HISTOIRES D'HALLOWEEN
Octobre 2012





 


En cette fin octobre, nous ne pouvions faire autrement que de consacrer notre rubrique "nouvelles inédites" à la fête d'Halloween.
Retrouvez 7 textes inédits de :  Romain Billot et Sylvain Johnson (auteurs et membres du Collectif des Fossoyeurs de Rêves), mais aussi des romanciers Valérie Simon et Frédéric Livyns, dont vous retrouverez les interviews dans les rubriques "Portraits d'auteurs" et "En plein coeur".
Zaroff, dont il s'agit de la deuxième publication dans l'IMAGINARIUS, Aaron Mc Sley et Pat Isabelle font également partie des auteurs sélectionnés par la Rédaction.
Merci à tous de votre participation à notre AT, pour notre plus grand plaisir et... le vôtre, Amis Lecteurs...


 
Gaëlle Dupille
Créatrice et Editrice des Editions de L'Imaginarius



 


Pour accéder à la rubrique suivante : http://limaginarius.wifeo.com/portraits-dauteurs-octobre-2012.php

 
 
 

BLOODY SABBATH
par Romain Billot



 

31 Octobre 1982
 

David déposa le vinyle de Judas Priest sur la platine, actionna l’interrupteur et fit descendre avec précaution le saphir sur le disque. Les premiers accords de « Living after midnight » résonnèrent dans le petit appartement enfumé par le énième joint que Chris venait d’allumer avec son Zippo.
- Tu comptes le faire tourner celui-là ? Non parce que le dernier je n’en ai pas vu la couleur sale radin ! lui lança-t-il d’un ton de reproche.
Chris souffla la fumée avec un sourire narquois :
- Ta maman ne t’a jamais mis en garde contre l’herbe du diable gadjo ?
Il tira encore quelques bouffées avant de le lui tendre, puis farfouilla sous son lit et sortit une bouteille de Jack Daniel’s qu’il déboucha pour boire une longue rasade.
- Qu’est-ce qu’on fait ce soir ? demanda David entre deux quintes de toux.
Le jeune homme n’avait pas encore l’habitude de tous ces petits plaisirs interdits auxquels son camarade l’initiait depuis quelques temps.
- On va se faire une virée d’enfer mon pote ! fit Chris en réajustant son jean déchiré sur ses bottes à bouts carrés. On va appeler la bande et fêter Halloween dignement ! Des bonbons ou des farces si tu vois c’que j’veux dire !
Son rire couvrit les guitares stridentes de la chanson. David comprit que les sucreries allaient être remplacées par les substances prohibées et les farces par une volonté de désordre toute adolescente…
Ces deux-là s’étaient rencontrés sur les bancs du lycée. Chris, redoublant au dossier chargé, venait d’être mis à pieds pour avoir frappé un professeur qui avait eu le malheur de lui faire une remarque sur ses T-shirts outranciers et ses cheveux longs. De toute façon, il se foutait du bahut. Le boulot de mécanicien qu’il avait dégotté chez son oncle, garagiste du coin, lui permettait de faire ce qu’il voulait et quand il voulait. Le jeune homme avait aussi trouvé cette piaule, nouveau symbole de son indépendance après celui du permis de conduire…
Le garçon avait toujours eu un gros problème avec l’autorité. Le fait que son père soit policier n’était pas étranger à l’affaire. Son insoumission lui avait d’ailleurs valu de fréquents séjours au poste sous la bonne garde de son paternel, un homme à l’esprit encore plus étroit que les chemins de traverses que Chris arpentait à fond la caisse à bord de sa Pontiac…
David, lui, venait d’avoir 17 ans. Ce fils unique d’une famille catholique très stricte était fasciné par cet esprit libre et rebelle. Ses parents voyaient d’un très mauvais œil ses nouvelles fréquentations. Timide et complexé, les autres élèves se moquaient de lui, de ses pantalons en velours, de ses chemises à carreaux impeccables et de sa coupe de premier de la classe. Chris l’avait pris sous son aile et cherchait à lui faire couper le cordon.
- Tiens champion bois donc un coup ça va te réchauffer et te décoincer un peu ! J’te sens tendu…C’est l’idée de voir Jeanne qui te met dans un état pareil ?
David secoua la tête, l’air incrédule. Il ne put s’empêcher de rougir et de bafouiller. Cela faisait un moment qu’il en pinçait pour cette fille mais il osait à peine lui adresser la parole. Chris s’était arrangé pour que celle-ci soit présente ce soir.
Il lui tendit la bouteille de whisky. David hésita un instant. Lors de leur dernière soirée, l’abus de marijuana et de bière l’avait rendu malade. Il avait passé la nuit à vomir plié en deux au-dessus de la cuvette des toilettes. L’idée de se retrouver à nouveau dans cet état en compagnie de la jeune fille le mettait mal à l’aise. Mais la petite lueur de défi dans le regard de son ami le poussa à le suivre sur ce terrain glissant. La longue gorgée qu’il avala pour faire bonne mesure lui fit monter les larmes aux yeux, lui arrachant une grimace de dégoût. Le feu liquide du whisky irradia son œsophage et incendia son estomac. Chris attrapa le téléphone et appela les autres...
 
En sortant de l’immeuble, ils croisèrent une ribambelle de gamins déguisés en fantômes, sorcières, vampires et démons qui venaient taper aux portes pour obtenir quelques friandises. Chris ne put s’empêcher de les terroriser. Sortant le cran d’arrêt de la poche de sa veste en cuir, il passa le tranchant de la lame sur sa langue en faisant son imitation du tristement célèbre tueur en série Richard Chase. L’effet fut immédiat, les gosses décampèrent en poussant des hurlements…
Hilares, les deux amis rejoignirent la Pontiac et démarrèrent sur les chapeaux de roues, faisant crisser les pneus. Chris enfonça la cassette de Motörhead  et mit le volume au maximum. Ils roulèrent un moment, secouant la tête au rythme lourd de la musique et riant aux éclats en apercevant l’expression courroucée des piétons au passage de leur bruyante équipée.
Ils se garèrent devant l’immeuble de Michael et klaxonnèrent. Le jeune homme et sa compagne Judith sortirent. Ils étaient déguisés pour l’occasion : lui maquillé en zombie et elle en tenue sexy de diablesse.
Le couple pénétra dans la voiture.
- Alors les tourtereaux prêts à faire des folies ? lança Chris d’un ton amusé en les regardant dans le rétroviseur.
Judith minauda sur la banquette :
- Prête à brûler dans les flammes de l’enfer ! Et toi ?
Elle lui fit un clin d’œil appuyé. L’adolescente avait une réputation de fille facile, superficielle, vulgaire et dévergondée… David supposait que Chris avait aussi eu une aventure avec elle. Le fils de bonne famille se retourna pour regarder la belle brune aux formes généreuses mises en valeur par une tenue moulante révélant un décolleté plongeant :
- Vous n’êtes pas un peu vieux pour vous déguiser ?
Michael se pencha vers David avec un sourire de carnassier sur les lèvres :
- Et toi David t’es déguisé en quoi ? Attends… Laisse-moi deviner lopette… En puceau c’est ça ?
Son rire gras de brute épaisse lui donna envie de l’étrangler sur le champ. Mais il ne faisait pas le poids face au jeune homme taillé comme une armoire à glace. En plus, celui-ci se baladait aussi avec un couteau sur lui et était réputé pour ses frasques. Il avait au moins un casier aussi chargé que Chris…
Le conducteur démarra et essaya de calmer les esprits :
- Ne commencez pas vous deux ! En plus Michael, je serais toi, je tiendrais ma langue. David a une cavalière ce soir !
Michael, méprisant et dédaigneux, siffla entre ces dents :
- Et qui est l’heureuse élue de notre beau gosse ?
- La très charmante Jeannie ! répondit Chris avec une pointe d’espièglerie dans la voix.
Judith pouffa en apercevant la crispation involontaire sur le visage de son compagnon qui encaissa le coup. Michael était sorti un moment avec la jolie blonde avant qu’elle ne le laisse tomber. Ses comparses en ignoraient la véritable raison. Son amour-propre avait eu du mal à s’en remettre. L’idée de passer la soirée en sa compagnie et surtout en imaginant cette lavette de David avec elle le rendit furieux. Il bougonna et pesta contre Chris.
Judith, un peu jalouse à cause de cette réaction, l’embrassa avec fougue, ils se pelotèrent tandis qu’ils roulaient en direction du pavillon de banlieue où Jeanne vivait… Quand cette dernière monta dans la voiture, elle faillit ressortir en apercevant son ex-petit ami :
- Qu’est-ce qu’il fout là celui-là ? Tu ne m’avais pas dit que cet enfoiré serait de la partie Chris ? cria-t-elle, furieuse.
- Allez grimpe miss ! répondit-il. Vous pouvez au moins vous supportez pour une nuit, non ? Vous pouvez faire ça pour moi ? S’il vous plait… Je vous aime bien tous les deux et j’ai la sale impression d’être un gosse obligé de choisir entre ses deux parents divorcés !
Elle finit par accepter à contre cœur...
 
Un peu plus tard, la Pontiac se gara devant l’épicerie de quartier. Chris acheta des rouleaux de papier-toilette, des œufs, de la farine, deux packs de bières et une nouvelle bouteille de whisky. Il mit les sacs dans le coffre.
Michael le chambra :
- La vache Chris, t’as la chiasse ou quoi ? Tu veux nous faire des crêpes ? C’est sympa ça !
Chris lui jeta un regard de défi en se remettant derrière le volant :
- Pas vraiment connard… Tu vas voir…
Il prit la direction des quartiers résidentiels. David se doutait de leur destination, il commençait à bien connaître Chris. Lorsque ce dernier coupa les phares et arrêta la voiture, les autres réalisèrent qu’ils se trouvaient devant la maison de monsieur Bainson le professeur qui avait porté plainte contre lui pour coups et blessures. Il ouvrit la portière et sortit :
- Les gars vous v’nez ? J’ai besoin d’un coup de main !
Michael s’exécuta et l’aida à sortir les affaires du coffre.
- Vous êtes vraiment des gosses, sans rire les mecs, c’est pathétique ! murmura Jeanne d’un ton désapprobateur.
Judith la dévisagea avec une moue de dédain :
- T’es vraiment une sainte nitouche à la con ! Une coincée de première ! Elle sortit à son tour.
David resta avec elle dans la Pontiac de peur de s’attirer une remarque désobligeante.
Le trio « pécufia » les arbres de la propriété comme s’ils décoraient un sapin de Noël avec des guirlandes, ils momifièrent la voiture de Bainson avec le papier hygiénique avant de la recouvrir de farine et Chris taillada les pneus avec sa lame. Puis, il jeta la douzaine d’œufs contre la porte et la façade de la maison…
La lumière de la véranda s’alluma. Le groupe rejoignit la voiture au pas de course. Ils repartirent au moment où la silhouette du propriétaire apparut dans l’encadrement de la porte d’entrée.
Chris donna un coup de poing sur l’épaule de David :
- T’es vraiment un lâcheur toi !
- Ouais une vraie couille-molle ! ajouta Michael de sa voix de macho.
David lui fit une grimace :
- Oh ferme-la monsieur muscle ! Bon maintenant que vous vous êtes défoulés, c’est quoi le programme ?
- Pourquoi on n’irait pas voir un film d’horreur au ciné les gars ? demanda Judith en caressant le torse de Michael.
- Oh pitié ! Tout mais pas ça ! fit Jeanne en se massant le front. Je ne supporte pas ces inepties d’ados…
Chris avait un petit sourire en coin :
- J’ai une bien meilleure idée, enfin si vous avez les tripes de me suivre !
 
Il prit la route menant au bois du Grand Veneur, un lieu entouré de légendes terrifiantes et réputé hanté.
La nuit était tombée. La petite bande était assise en tailleur sur les plaids amenés par Chris autour du feu de camp qu’ils venaient d’allumer. Les flammes projetaient des ombres inquiétantes sur les arbres alentours. Les premiers joints et les premières bouteilles tournèrent. Jeanne, assise un peu à l’écart, regardait Chris et Michael écluser le whisky comme s’il s’agissait de petit lait.
Judith rompit le silence :
- Vous connaissez l’histoire du tueur au crochet ?
- Pff ! Pathétique ma pauvre vieille ! rétorqua Chris.
Jeanne parla pour la première fois depuis leur arrivée :
- De toute façon toute cette fête est pathétique, un truc commercial inventé par les Américains pour combler le vide avant Noël !
- Désolé Jeanne mais c’est totalement faux… dit David après un silence. A l’origine, Halloween s’appelait la grande nuit du Samain chez les Celtes. C’était le premier jour de l’année pour eux, cette date inaugurait la saison sombre où les morts pouvaient revenir côtoyer les vivants… Cette fête s’est ensuite limitée à l’Irlande avant d’être exportée aux États-Unis, puis elle est revenue chez nous sous la forme commerciale à cause d’un industriel français spécialisé dans les déguisements…
- Voilà que ce couillon nous étale sa science ! maugréa Michael. Tu veux pas la fermer ta grande gueule pour changer ?
- Je ne savais pas ! fit Jeanne. Mais c’est quand même des superstitions ridicules… Les morts ne peuvent pas revenir…
- Ne te moque pas d’eux Jeannette, ils pourraient venir te chercher cette nuit ! lança Chris d’une voix menaçante. Cette forêt est connue pour avoir été le théâtre d’abominations…  Des sorcières y venaient pour leurs sabbats, on dit qu’elles se livraient à des sacrifices humains et à des orgies sanglantes avec des démons et des succubes ! Les autorités de l’époque les ont condamnées au bûcher. Depuis leurs esprits hantent les lieux…
- Arrête Chris tu n’es pas drôle ! gémit Jeanne car elle avait beau fanfaronner, au fond d’elle était terrifiée par cette idée. Se retrouver là en pleine nuit ne la rassurait pas. Mais alors pas du tout…
 
Chris sortit du papier aluminium de sa poche. Il déplia la feuille. A l’intérieur se trouvaient plusieurs confettis aux couleurs criardes. David se pencha vers lui :
- Qu’est-ce que c’est que ces trucs ?
- De l’acide mon pote… Du LSD qualité premium… Vous allez m’en dire des nouvelles !
- Sans moi Chris… dit Jeanne. Vous êtes fêlés ou quoi ?
- Ouais je ne le sens pas non plus ton truc… Michael assimilait ça à une bande de hippies crasseux défoncés au bord des routes et préférait ne pas y toucher…
- Vous êtes vraiment nazes les enfants ! Tant pis pour vous…
Chris mit un des petits carrés sous sa langue, bientôt imité par Judith. David repensa à toutes les histoires au sujet de cette drogue colportées par les médias : les bad-trip, les personnes devenues folles, les hallucinations… Il eut peur, craignant de perdre le contrôle et de finir dans les faits divers des journaux…
Chris lui souriait de toutes ses dents :
- Allez mon grand, fais pas ta chochotte pour une fois ! C’est une occasion qui ne se représentera pas d’ici longtemps… ça va être le trip de ta vie ! Fais-moi confiance, tu vas adorer ! Ça va t’ouvrir de nouvelles perspectives… Ouvre la bouche David !
Le garçon, sous l’emprise de son camarade, ne put se dérober, il s’exécuta malgré la boule glacée au creux de son estomac. Chris lui déposa le buvard sur la langue.
-Là… Voilà… Tu vas décoller mon pote ! Bienvenu dans la quatrième dimension !
 
Les minutes passèrent. Judith et Michael se comportaient comme si les autres n’étaient pas là. Ils s’embrassaient et se caressaient sans aucune retenue. Jeanne soupira, mal à l’aise. Elle trouvait cet exhibitionniste indécent et minable. Michael au comble de l’excitation se leva et prit la main de sa compagne.
- Bon on va se payer du bon temps, à toute les nazes ! Continuez de vous raconter vos histoires à deux balles !
Ils partirent à l’écart du groupe…
Chris contemplait les flammes qui dansaient. David en profita pour se rapprocher de Jeanne.
- Tu ressens quelque chose David ? lui demanda-t-elle.
- Non Jeannie, son truc n’a pas l’air de faire effet…
Soudain Chris éclata de rire et parti en arrière au milieu des feuilles mortes. Les deux autres le regardèrent avec curiosité. Les choses qui l’entouraient perdirent leurs contours, ondulèrent, se transformant au gré du vent du Nord qui venait de se lever. Des associations d’idées surréalistes se faisaient malgré lui dans son esprit, Chris sentit les couleurs, vit les sons et entendit les sensations qu’il ressentait. Une synesthésie de tous les sens...
David commençait à se dire qu’il avait commis une erreur en acceptant d’absorber ce truc car l’acide commençait à le travailler lui-aussi…
 
Plus loin, Judith et Michael arrivèrent à une clairière au centre de laquelle trônait un immense dolmen entouré d’un cromlech couvert de mousse. Ils pénétrèrent dans ce cercle constitué de menhirs d’une hauteur d’homme et s’installèrent sur l’immense dalle de granit. Michael étendit sa veste dessus avant d’enlacer sa compagne.
La pleine lune jetait une lueur fantomatique autour d’eux.
- Parfait comme endroit non ma puce ?
- Pas mal ouais… Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?
- Je ne sais pas… Il faudrait demander ça à l’intello de service mais je crois qu’on a mieux à faire pour l’instant, non ?
Judith ne répondit pas, se contentant de lui rendre son baiser. Ils se caressèrent, ne remarquant pas l’inscription gravée dans la pierre sous eux…
 
Les geignements de Judith parvinrent bientôt au reste du groupe à travers les arbres malgré la distance. Jeanne soupira :
- C’est pas vrai… De vrais animaux en rut ces deux-là !
Jeanne aurait bien aimé que Chris lui prête plus d’attention mais il était en plein trip. Elle se demandait pourquoi elle avait accepté de suivre le petit groupe plutôt que de rester chez elle à manger du pop-corn devant un film à la télévision. Mais la jeune fille en connaissait la raison car elle ne pouvait détacher son regard du garçon aux cheveux longs. Elle se mordit la lèvre inférieure. Elle le connaissait depuis la primaire et en avait toujours eu le béguin pour lui. Son aventure avec son meilleur ami Mickael n’avait été destinée qu’à le faire réagir mais sans succès. Jeanne prit son courage à deux mains et alla s’asseoir à ses côtés. Elle posa une main sur sa cuisse et plongea son regard dans le sien.
David la regarda faire sans un mot. Un déluge d’informations, une cascade de sensations nouvelles lui donnaient le tournis. Il essayait de lutter mais la drogue était bien trop forte. Les hallucinations se manifestèrent, détournant son attention du couple. Les branches des arbres secouées par le vent devinrent des bras décharnés aux doigts griffus qui cherchaient à l’atteindre. La lune se transforma peu à peu en un visage inquiétant, macabre, ricanant dans un halo de nuages semblable à un linceul vaporeux… Il se mit à trembler.
 
Michael n’avait jamais vu Judith dans un état pareil. Il ne savait pas ce que provoquait la drogue chez elle, mais il ne la connaissait pas aussi entreprenante, aussi lubrique...
Si David les avait aperçus, il aurait pensé à une walkyrie, à une bacchante nue et déchaînée se livrant à un délire orgiaque. Elle le chevauchait avec fougue, cabrée en arrière, ondulant du bassin comme si elle suivait un rythme tribal qu’il ne pouvait entendre. Sa peau en sueur brillait de manière surnaturelle sous le reflet de la pleine lune. Il dut faire un effort quasi-surhumain pour ne pas s’abandonner au plaisir qui le submergeait.
Comme possédée, Judith ne ressentait même pas la morsure du froid, brûlant de l’intérieur, un feu que rien ne semblait pouvoir éteindre.
Alors qu’elle rouvrit les yeux, elle discerna des silhouettes se tenant derrière les menhirs du cromlech.
« Quelle bande de petits voyeurs ! » pensa-t-elle amusée.
Loin de la gêner, cette idée l’excita encore plus.
Pourtant elle fut obligée de se rendre à l’évidence, les ombres qui les observaient étaient bien trop nombreuses pour être celles de Chris, de David et de Jeanne…
Des voix sifflantes lui susurrèrent d’obscures paroles à l’oreille. Elle regarda Michael, celui-ci ne semblait rien entendre. « Encore une hallucination due à la drogue » pensa-t-elle. Le souffle court, Judith plaqua ses lèvres sur celles de son amant pour faire taire ses doutes…
 
A une centaine de mètre de là, Chris et Jeanne s’embrassaient eux-aussi…  Ce spectacle retourna les tripes de David. Il ne se sentit pas bien. Une vague de dégoût et de jalousie le submergea, lui donnant la nausée. Il tremblait et suait à grosses gouttes. Son corps tout entier était secoué de frissons glacés.
Il se leva subitement et passa en titubant devant le couple. Jeanne essaya de le retenir par la manche au passage :
- Où tu vas David ?
- Faut que je m’isole… bafouilla-t-il. Je t’en prie, laisse-moi ! Je ne me sens vraiment pas bien !
- Qu’est-ce que tu veux faire ? demanda Chris à son tour. Il avait un peu repris le contrôle.
- Rien Chris… Juste être un peu à l’écart c’est tout…
- T’es sûr que ça va aller mec ? T’es blanc comme un cul !
- Faut que je dégueule, ça ira mieux après… J’veux pas faire ça devant vous… Il jeta un regard implorant à Chris qui comprit que leur flirte n’arrangeait pas le trouble de son ami. J’en ai pour deux minutes, je reviens tout de suite j’vous jure… Il ramassa la lampe-torche qui traînait au milieu des bouteilles vides.
- Ok, ok ! Mais ne t’éloigne pas trop d’accord champion ?
David acquiesça et partit en titubant à travers les bosquets à l’opposé de l’endroit où Judith et Michael jouaient à la bête à deux dos.
Jeanne était inquiète :
- T’es sûr que c’est bien prudent de le laisser partir dans son état et s’il se perdait ou qu’il lui arrivait quelque chose ?
- T’en fais pas pour lui, il n’ira pas bien loin…
Il l’attira contre lui et l’enlaça.
 
Il allait bientôt être minuit…
 
David s’arrêta pour vomir un flot de bière et de bile sur les fougères bordant le sentier qu’il avait emprunté.
Il marcha un moment d’un pas mal assuré, arriva devant un imposant chêne centenaire et s’écroula sur le sol. Il pleura de rage. « Comment cet enfoiré de Chris pouvait-il lui faire ça alors qu’il connaissait ses sentiments pour Jeanne ? » pensa-t-il avec amertume.
Soudain, il perçut des grattements sous lui. Quelque chose bougeait. Des mains aux ongles noirs et brisés sortirent de terre pour agripper ses vêtements. L’adolescent se leva d’un bond en geignant et éclaira avec la lampe l’endroit où il se trouvait.
Aucun zombie ne cherchait à l’atteindre. 
« Putain d’hallucinations ! » s’exclama-t-il en époussetant ses vêtements.
Il se tenait au milieu d’un tas d’ossements éparpillés sur l’humus odorant du sous-bois.
A première vue, il ne s’agissait que de carcasses d’animaux : des rongeurs, des batraciens, des oiseaux et autres petits habitants de la forêt…
David remarqua une étrange inscription taillé dans l’écorce : une sorte de spirale. Le tronc du vieux chêne était fendu horizontalement. Quelque chose capta le faisceau de sa torche à l’intérieur de l’arbre. Il y plongea la main pour en extirper un crâne humain qu’il lâcha aussitôt.
Il y en avait toute une pile…
Reculant sous l’effet de la surprise, ses pieds heurtèrent une racine, il partit à la renverse et sa tête heurta un rocher, il vit trente-six chandelles et perdit connaissance.
La lune fut cachée par une marée de nuages alors qu’une chouette hulula lugubrement au fond des bois…
 
Jeanne fut prise de frénésie. Elle déboutonna sa robe de ses doigts fébriles, l’enlevant d’un geste brusque puis retira son soutien-gorge. Cela ne lui ressemblait pas de se comporter ainsi, mais Chris n’allait pas s’en plaindre. Il ne parvint pas à détacher son regard de ce corps si beau, si attirant, la désirant de tout son être.
Chris se déshabilla à son tour et étendit la jeune fille sur le plaid à côté du feu. Cette dernière crut apercevoir quelqu’un, probablement David, qui les observait de la lisière des arbres. Elle n’y prêta pas plus d’attention…
Jeanne s’abandonna en gémissant au premier coup de rein.
 
Non loin de là, les silhouettes fantomatiques s’étaient encore rapprochées de Judith et de Michael alors qu’ils s’ébattaient sur le dolmen. Un frisson parcourut la jeune fille des pieds à la tête. Le garçon pensa qu’elle venait d’avoir un orgasme. « Enfin ! » se dit-il. Michael n’allait plus tarder à jouir. Il ne remarqua pas que les yeux de Judith étaient devenus noirs et son visage impassible…
Il l’empoigna par les hanches, ralentit ses coups de reins, se contenant encore un peu, essayant de penser à autre chose qu’à ce corps sublime et haletant.
Michael était si concentré qu’il ne vit pas la main de sa compagne se glisser dans la poche de sa veste en cuir.
Au moment où il se laissait enfin aller, il entendit le déclic de son propre cran d’arrêt. Avant qu’il n’ait pu émettre un seul son, Judith enfonça la lame de dix-huit centimètres jusqu’à la garde dans sa gorge qu’elle trancha d’une oreille à l’autre en s’aidant de ses deux mains, pesant de tout son poids sur le couteau, tailladant la chair si profondément que Michael fut presque décapité au moment où il éjaculait en elle.
Un geyser de sang jaillit, inondant la poitrine et le visage fardé de Judith qui se pencha pour boire à même la plaie le flot bouillonnant d’hémoglobine.
Elle abandonna le cadavre. Le couteau à la main, elle se dirigea vers le feu de camp…
 
Une main froide et apaisante caressait le front de David qui revint peu à peu à lui. Jeanne était probablement partie à sa recherche pour le découvrir étendu au pied de l’arbre. Il s’apprêtait à lui dire que tout allait bien mais sa phrase mourut sur ses lèvres quand il aperçut le visage ridé aux yeux laiteux plein de cataracte et à la bouche édentée qui se tenait à quelques centimètres du sien. Il poussa un cri aigu en se relevant d’un bond. L’apparition disparut.
David courut à en perdre haleine, se prenant les pieds dans les ronces et les pierres, s’écorchant le visage aux branches basses qui obstruaient sa route. Il essayait de se résonner, de se dire qu’il avait encore eut une hallucination à cause de cette merde que Chris lui avait donnée. Mais le rire chevrotant de la vieille femme retentit juste derrière lui, confirmant ses craintes...
David distingua enfin le feu de camp. Il accéléra malgré un point de côté qui lui lacérait le flanc et les vertiges dus à la drogue.
Lorsqu’il sortit en trombe du bois, manquant de s’affaler, il mit quelques secondes à comprendre le spectacle qui s’offrait à lui à la lueur des flammes.
Judith et Jeanne, nues et maculées de sang, étaient accroupies autour de Chris. La première mordait à pleine dent l’avant-bras dénudé de la dépouille, arrachant de grands lambeaux de chair de l’os, tandis que la seconde plongeait ses mains dans la large plaie de son abdomen pour retirer ses entrailles et s’en repaître goulûment…
Les deux jeunes filles aux yeux d’ébène l’aperçurent, elles se tournèrent dans sa direction en grondant, les babines retroussées comme des chiennes enragées, exhibant leurs dents sanglantes et abandonnant leur proie pour se diriger vers lui.
Des murmures inquiétants se firent entendre dans toute la forêt.
Un homme en noir, escorté par une foule de sorcières, apparut à l’orée du bois. David ne put distinguer les traits de son visage mais vit briller la flamme démoniaque au fond de son regard et se sentit envahi par une sensation étrange. Il eut l’impression d’être dépossédé de lui-même.
Sa raison vacilla quand une force obscure prit le contrôle…
Malgré l’horreur de la situation et le sang coagulé sur la peau diaphane de ses amies, il ne put s’empêcher de les trouver désirables. Au lieu de prendre ses jambes à son cou, il fit un pas en avant. Jeanne et Judith l’entourèrent, le reniflèrent, passant leurs mains sur son torse, frottant leur corps au sien, lascives… Elles le déshabillèrent, l’embrassant avec fougue. David s’abandonna à leurs étreintes et ferma les yeux…

Le jour se levait quand David reprit conscience. Hagard et nu comme un ver, frissonnant de froid, il se redressa avec un horrible mal de crâne qui lui vrillait les tempes. Les événements de la veille lui revinrent en mémoire, mais ils ressemblaient à un cauchemar à la lumière du jour.
David mit plusieurs secondes à réaliser qu’il gisait entre les corps encore chauds de Jeanne et Judith défigurées et égorgées à coup de tesson de bouteille. Leurs ventres avaient été entaillés, la blessure formant l’étrange symbole qu’il avait vu sur le tronc du chêne quelques heures auparavant.
Quand il voulut se lever, un élancement dans sa main droite le fit grimacer de douleur et il retomba sur le sol. Des morceaux de verre étaient encore enfoncés dans sa paume et de profondes entailles avaient sectionnées ses tendons à tel point que ses doigts pendaient lamentablement.
 
Son cri de terreur fit s’envoler une nuée de corbeaux…




 


 


LE SANCTUAIRE
par Sylvain Johnson







 
Je marchais dans le sentier depuis plus d’une heure. La chaleur était suffocante. La végétation abondante, mais les pierres formant l’enceinte du cimetière étaient évidentes. La nature avait amorcé la conquête du lieu, rendant l’ambiance irréelle, surchargée, féérique. Je fis une courte pause, étanchant ma soif avec l’eau tiède de ma gourde. J’en profitai afin de repérer l’entrée de la petite enceinte rocailleuse, découvrant du regard les stèles éparpillées. C’était un lieu de repos familial qui n’avait pas reçu de nouveaux occupants depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Les derniers habitants de la région avaient fui, recherchant le confort de la civilisation et un climat moins rude, la proximité avec le monde extérieur. Ces défricheurs avaient laissé leurs morts, leurs souvenirs et les ruines de leurs modes de vie derrière eux. J’étais convaincu qu’une recherche assidue aurait mis à jour les fondations de plusieurs maisons, les vestiges d’une vie rude, simple et difficile.
Je repris la marche, cette fois encouragé par la vision de ma destination. Les informations que j’avais reçues étaient précises et j’avais trouvé l’endroit sans trop de difficultés.
L’entrée se présenta d’elle-même, sans nécessiter de recherche, comme une invitation à ne pas refuser. Il s’agissait de deux colonnes en bétons écaillées, soutenant des barres de fer qui avaient rouillé, mais résisté au passage du temps. Au-dessus trônait une enseigne qui avait glissé de côté, menaçant de se détacher. Se lisait le nom de la famille qui avait autrefois monopolisé l’endroit. « Cimetière Bernier ».
Après une brève hésitation, je passai sous la planche boisée, pénétrant dans le lieu. J’en profitais afin de dégager mon sac à dos et le tenir contre moi, pouvant sentir le poids de mon équipement.  
C’était pour mon travail que je me trouvais ici. Mon métier était toutefois peu orthodoxe. Ma spécialité était constamment source de controverses. Je ne passais aucune annonce dans les journaux, à la télévision. Ma clientèle était particulière, puisque j’étais un chasseur de fantôme.
Ma progression vers le centre du cimetière me permit de me faire une meilleure idée de l’époque en question et de la population qui fut ensevelie dans l’endroit. Les premières pierres tombales remontaient au début du dix-neuvième siècle, les dernières à l’époque où le troisième Reich marquait l’une des plus sombres périodes de l’histoire. Il fallut moins d’une minute pour que mon regard trouve les cinq petits monuments de marbre qui avaient été placés les uns contre les autres. Contre le mur de pierres empilées maladroitement, servant de limite entre la forêt et le cimetière. Selon les épitaphes, beaucoup d’enfants et de femmes d’un jeune âge reposaient ici. Témoignages d’une époque difficile, bien avant le confort moderne et les miracles de la médecine. Je m’arrêtais devant les cinq monuments, d’à peine soixante centimètres de haut. Le temps avait ravagé les façades, la mousse couvrant en partie la pierre. Le sol était irrégulier et les mots de l’homme qui m’avait engagé me revinrent.
« Vous les trouverez facilement, tout au fond du cimetière. Il s’agit de cinq enfants. C’est à cet endroit qu’ils se manifestent. Parfois très violemment. »
C’était le milieu de la journée et je déposai mon sac au sol, en défit les liens et m’accroupissais afin de déchiffrer les inscriptions sur les stèles en grès. La chaleur suffocante me faisait suer. Je réalisai que les cinq enfants enterrés ici avaient tous péri le même jour. Le 21 juillet 1812. Outre l’une des stèles qui avait de gravé le visage rondelet d’un chérubin, aucune n’arborait d’inscriptions pouvant m’aider. Rien n’était divulgué sur la cause des décès. Mon employeur m’avait appris que malgré des recherches intensives, il n’avait trouvé aucun document venant de l’époque, aucun témoignage sur ce qui s’était passé. Rien pour nous aider.
Je n’avais aucun doute que l’esprit qui se manifestait à cet endroit avait un lien étroit avec ces enfants. Trouver ce lien et je parviendrais peut-être à le repousser de l’autre côté.
Je m’installai sur la chaise pliante de camping que contenait mon sac. Je savais que mon attente pouvait être longue. Un bon roman et une gourde bien remplie seraient mes alliés dans les heures à venir.
La première manifestation se produisit vers une heure trente du matin. J’étais alors à demi assoupi, baigné par le faisceau lumineux de ma lampe halogène. Je fus tiré hors de mon assoupissement par un son sourd, ressemblant à un martèlement sur une surface boisée. Je me levai immédiatement, extirpant l’arme à feu que je gardais dans mon sac. Je pivotai vers la source du son, le cœur battant à tout rompre. Le son se reproduisit et me vint des sous-bois, sur ma droite. Je vis une ombre y bouger, un mouvement furtif et trop rapide pour être humain. Cela me rassura et je rengainais l’arme à feu. Elle ne me serait d'aucune utilité ce soir. 
Je pris donc cette direction, pouvant sentir la fraîcheur nocturne qui s’était installée. Je détectai aussi une impression de violence refoulée. C’était presque palpable, troublant. Rarement avais-je eu à confronter des esprits capables de blesser les humains. Déplacer des objets, faire du bruit, entrer dans les rêves et les transformer en cauchemars, tout cela était fréquent. Mais cette fois, c’était différent.
J’enjambai la petite muraille de pierre afin de suivre la silhouette aperçue, quittant le cimetière.
Des pleurs, des gémissements enfantins montèrent derrière moi. Je n’avais pas été informé de la possibilité qu’il y puisse y avoir de multiples esprits. Contrarié, je pris la direction qui me semblait la plus juste. La visibilité était réduite par l’épaisse végétation, je n’avais pas emporté de lampe de poche, sachant que la lumière pouvait les effrayer. Je marchai lentement, de manière à ne pas me perdre et à éviter une chute. L’apparition se manifesta de nouveau, très près de moi, me faisant sursauter. Je réprimai un cri.
Il s’agissait d’un homme, très grand. Maigre. Il était adossé contre un arbre, paraissant me regarder. Son regard était triste, son visage imprégné de colère et de rage. Après quelques secondes, il se détourna et se mit à marcher d’un pas décidé. Ses gestes étaient saccadés et parfois imprécis. Mais il marchait et je lui emboitais le pas.
J’avais découvert, dans ma carrière, que ma présence suffisait souvent à calmer les esprits. À faciliter le passage entre le monde où ils étaient retenus prisonniers et celui où ils devaient se rendre. Quelque chose d’inexplicable, mais que j’avais observé.
Étudiant les vêtements de l’homme, je pouvais conclure qu’il venait de cette même époque où les enfants avaient péri. Un cultivateur pauvre, habitué aux durs labeurs, à la souffrance et solitude d’une contrée désolée. Sans se retourner et en silence, il poursuivit la marche. Durant une vingtaine de minutes. Au détour d’un large buisson, il s’arrêta subitement, pivotant afin de me faire face. Il posa un doigt sur sa bouche, m’invitant au silence. Cela me glaça d’effroi. Rares étaient les esprits désireux d’établir la moindre interaction avec les vivants. Souvent parce qu’ils en étaient incapables.
 
Il se retourna ensuite, se déplaçant de côté. Comme s’il voulait me montrer quelque chose.
Tout d’abord, je ne vis rien, sinon la noirceur, les arbres et quelques buissons. Puis, j’entendis un sifflement d’homme, des pas raclant le sol. Quelqu’un approchait lentement. Je le vis alors.
Il s’agissait d’un homme tout juste sorti de l’adolescence. Il marchait en rond autour d’un groupe d’arbres. Il paraissait terrifié, sifflait afin de se donner un air naturel
Mon guide épiait la scène. Je concentrai mon attention sur les arbres autour desquels il tournait. Il s’agissait d’un amas végétal trop compact pour être naturel. Cela ressemblait à un mauvais décor improvisé de cinéma.
L’homme était bruyant et le manège dura peut-être une heure, peut-être moins. Il marchait, sifflait, jetant des regards autour de lui. Ses vêtements dataient de la même époque que ceux de l’esprit qui m’avait guidé ici. J’en conclus qu’il était lui aussi un être surnaturel. J’avais l’impression d’assister à une reconstitution historique.  
À un moment donné, l’atmosphère changea. Je le perçus par la nervosité du marcheur, par un léger mouvement de tête de mon voisin. Le ciel jusqu’à alors complètement sombre paru s’emplir du flash d’un éclair bref. Illuminant les nuages. Levant les yeux, je vis les cimes des arbres qui furent dévoilées et je constatais avec surprise qu’elles semblaient avoir été endommagées, coupées. Ma première idée m’imposa l’image de dégâts causés par un avion à basse altitude, happant le sommet des arbres. Mais étant donné l’époque, c’était impossible ou du moins improbable.
Le marcheur s’immobilisa finalement. Son visage fut brièvement exposé par un autre éclair. Je pouvais entendre ses sanglots, deviner son angoisse. Car le moment était venu pour que quelque chose se produise. Mais quoi?
Un son sur la droite me révéla qu’on approchait. Des branches fracassées, des feuilles froissées, des pas sur le sol de terre battue. Je pivotai et le vis. J’utilise le masculin, parce qu’il m’est impossible de donner un genre à cette chose.
De forme vaguement humanoïde, c’était grand et mince, avec une peau grisâtre luisante. Cela n’avait aucun vêtement, aucun visage, aucun organe sexuel. Rien. C’était incomplet, mais je pouvais deviner que cela avait tenté de prendre une apparence humaine.
Cela avait de longs bras aux mains dotées de trop de doigts, des jambes musclées et raides. La chose s’avançait vers le marcheur, silencieux, une odeur indescriptible dans l’air. Son odeur corporelle n’avait aucun équivalent dans le registre olfactif humain. Il laissait des empreintes humides, venant de cette chose luisante qui recouvrait sa peau. L’adolescent était au sol, à genoux, se couvrant le visage.
L’apparition s’arrêta à moins de deux mètres de l’homme soumis. Il semblait seul, je ne pouvais distinguer aucune lumière ou son venant de la direction d’où il avait émergé. Le flash de lumière avait possiblement été causé par son arrivée.
Je croyais aux esprits, parce que je les avais vus, parce que je les avais libérés au cours des années exerçant ma profession. Mais j’aurais probablement ri si on m’avait parlé d’extra-terrestres. Me considérant comme un homme logique, je ne croyais même pas en Dieu.
Qu’allait-il maintenant se passer? Je surveillai la scène, attentif.
La chose respirait, je pouvais entendre un sifflement faible. Une ondulation dans l’air.
L’attente fut de courte durée, car la chose tendit la main, légèrement, sans brusquerie et produisit un son. Ce n’était pas un mot humain, un son reconnaissable. Plutôt une syllabe chantée. Dans l’obscurité de la forêt, au cœur du dix-neuvième siècle, cela dut être la chose la plus étrange et terrifiante qui sois. Le son effraya effectivement l’individu, qui se mit à hurler ce qui sonna comme un ordre.

« Maintenant »
Les évènements se précipitèrent alors. L’homme au sol se jeta de côté, dans la poussière, alors que l’amoncellement de végétation autour duquel il avait gravité s’ouvrit. Des branches furent jetées de tous côtés et des hommes surgirent des buissons. Hurlant avec rage, mais aussi afin de se donner le courage nécessaire pour ce qu’ils entreprenaient. La chose fut prise au dépourvu, n’ayant pas prévu ce qui suivit.
Une demi-douzaine d’hommes firent ainsi leur apparition, armés de fourches, de pelles, de simples barres de fer et une fois délestés de leurs camouflages, se ruèrent sur la créature paralysée, aux traits indéchiffrables, puisqu’inexistants.  
C’était horrible et à la fois incroyable. Ces fermiers, marchands ou simples habitants de cette terre hostile, tendant un piège à un être venu d’un autre monde. J’étais totalement obnubilé par le spectacle.
La chose émit un long et plaintif cri. Elle ne put remuer, alors qu’ils fondaient sur elle, l’atteignant de leurs armes. Les fourches pénétraient la chair, les bâtons percutant le corps. Sous l’assaut, elle s’abattit au sol, du sang giclant des endroits où elle avait été touchée. Du sang qui avait toute l’apparence de celui des hommes. 
La colère des individus était inexpliquée, puisqu’ils ne se contentèrent pas d’immobiliser le visiteur, mais se mirent ensuite à le frapper à répétition, de coups de pieds et de poings.
Du coin de l’œil, je vis une silhouette faire son apparition près d’un immense érable majestueux. Une silhouette sombre vêtue d’une robe d'ecclésiastique. Un prêtre au sourire narquois, tenant une bible trompeuse. Il épiait la scène en silence, satisfait. Il ne faisait aucun doute qu’il avait orchestré ce piège.
L’attaque parut ne jamais se terminer, les hommes se défoulant avec rage. Ils se retirèrent quand la chose cessa de remuer. Ils étaient couverts de sueur, reprenaient leurs souffles. La nuit allait bientôt tirer à sa fin et les hommes s’éloignèrent, s’adossant à des arbres ou s’asseyant à même le sol. Le prêtre s’avança alors vers la chose affaissée, la regardant avec un dédain évident. Il se mit à réciter quelque chose qui ressemblait à des prières, dans un français peu évident, différent du mien. Je compris l’essence de ce discours et c’était une condamnation de ce que le visiteur était, de ce qu’il représentait. 
À aucun moment la chose ne m’avait paru représenter une menace.
Quand le prêtre eut terminé, les hommes se levèrent et agrippèrent la créature par les jambes, l’entraînant au sol en laissant des marques ensanglantées. Elle ne bougeait plus.
Les hommes avaient conservé leurs armes et ne cessaient de guetter la forêt qui les entourait.
Je vis que mon guide leur emboîtait le pas et j’en fis de même.
La marche fut néanmoins de courte durée. Nous atteignîmes le lit asséché d’une rivière, qui se trouvait au creux d’une pente. J’observai le vide en contrebas, rempli d’une végétation abondante. Le ciel semblait vouloir s’éclaircir et les hommes parurent le noter, s’activant avec plus de rapidité.
Était-ce uniquement parce que leur mission nocturne était illégitime? Secrète?
Le prêtre indiqua un endroit aux hommes, qui s’y dirigèrent et le corps fut laissé au sol, couvert de feuilles, sale et maculé de sang. La chose était méconnaissable. Elle n’avait à aucun moment démontré le moindre désir de violence et de résistance. Les individus discutèrent ensuite entre eux. Le prêtre ordonna enfin quelque chose aux croyants, dont trois d’entre eux agrippèrent les jambes molles et sans vies du visiteur. Puis, le poussèrent dans le vide, le corps roulant le long de la pente afin de disparaître dans les buissons et l’obscurité du gouffre. J’entendis le son d’un éclaboussement, léger et signifiant qu’un filet d’eau coulait toujours à cet endroit.
Les hommes se détournèrent ensuite, en silence, certains fumant, d’autres épongeant la sueur qui coulait sur leurs fronts. Et le groupe se retira, disparaissant dans la forêt, leurs pas résonnant dans le lointain durant ce qui parut être une éternité.
Je me retournai vers mon guide. Le visage impassible et sans me porter la moindre attention, il entreprit la descente dans le gouffre qui devait être d’une trentaine de mètres.
Sans hésiter, je le suivis.
 
Mon employeur m’avait contacté via un ami commun, stipulant qu’un esprit violent se manifestait dans ce cimetière pratiquement abandonné. On l’entendait hurler la nuit, des stèles étaient parfois bougées, la terre retournée. Cela avait attiré les curieux, les touristes à la recherche de lieux hantés. Une émission de télévision avait même demandé la permission de filmer un épisode sur les lieux, afin de communiquer avec l’esprit. L’unique descendant connu des gens enterrés ici avait refusé, passait son temps à placer des panneaux avertissant les passants que c’était une propriété privée.  Il avait tout fait et ce fut par un coup de fil qu’il m’avait imploré de régler son problème.  
 
En dévalant maintenant la pente, j’étais nerveux. L’esprit que je suivais était puissant, ses pas résolus et je pouvais croire qu’il avait entamé ce périple à de multiples reprises. Cela faisait possiblement partie de son rituel de manifestation. Les esprits souvent prisonniers de routines obsessives.
Nous descendîmes sur près d’une centaine de mètres, une odeur intense m’atteignit et me fit hésiter. J’avais peur. Comme s’il lisait mes pensées, mon guide inhumain pivota la tête dans ma direction, sans parler, sans la moindre expression. Mais je compris, il voulait que je continue, il voulait me montrer quelque chose.
Nous atteignîmes rapidement le fond de ce ravin, le lit de la rivière. C’était plat, quoiqu’encombré. Les arbres morts, rochers, branches ou autres détritus végétaux accumulés depuis des années et des années rendaient l’endroit difficile d’accès. L’odeur était toujours aussi poignante et elle me rappelait celle de la décomposition humaine. Quoique plus âcre, plus prononcée.
Il me guida vers un endroit sur la droite et je pus y découvrir le corps du visiteur qu’on venait de jeter dans le gouffre. Il était mal en point. Laissé pour mort. Il avait roulé et percuté un arbre qui s’était affaissé de travers, s’empalant sur une de ses branches élevées. C’était un spectacle horrible.
Mais ce que je voyais tout autour était pire. Car il n’avait pas été le seul. Une demi-douzaine d’individus de la même race reposaient dans des poses diverses, à différents degrés de décomposition. C’était un cimetière improvisé, où on jetait les corps de ces êtres assassinés, violentés et dont on voulait se défaire.
Je m’étais arrêté et la peur me fit prendre l’arme à feu en main. Geste bien inutile.  
Je perçus un mouvement sur ma droite, qui me tira de ma léthargie. Je tremblais et dus resserrer mon étreinte sur l’arme à feu qui paraissait sur le point de me glisser entre les mains. L’homme s’avança et se pencha, touchant de sa main fantasmagorique le bras de la chose décédée. Cela me fit réaliser qu’elle était toujours en vie. Son visage lisse s’était ouvert pour dévoiler un regard fou glissant dans la nuit, cherchant en vain une vision de réconfort. De grands yeux noirs qui occupaient le vide d’auparavant. Prisonnier de la branche qui l’avait transpercé, la chose était incapable de bouger. La mort qui l’attendait me paraissait lente et horrible, son regard pitoyable et inquisiteur. Cela voulait comprendre pourquoi on l’avait traité ainsi, pourquoi l’avoir attaqué et battu. La chose ne comprenait pas.
L’esprit conserva son bras tendu, pointant cette fois le sol devant nous. Je suivis son geste et vit quelque chose de sombre, reposant contre une pierre, ayant visiblement chuté de la main ouverte du visiteur. Il avait tenu cet objet jusqu'à la mort. M’agenouillant, je l’inspectai.
C’était un contenant en verre, portant une inscription dans un langage qui m’était inconnu. Je le pris, le soulevai et découvris qu’il contenait ce qui ressemblait à des comprimés. Des comprimés qui n’auraient pas dû se trouver dans ce monde, à cette date trop hâtive.
Je n’eus que peu de temps afin de réfléchir à ma découverte que l’esprit reprit le chemin de la pente et s’y engagea, me lançant un regard invitant, semblant me convier à le suivre. J’empochai les comprimés, jetai un dernier coup d’œil à ces visiteurs d’un autre monde, puis, me lançai dans l’escalade pénible de cette pente.
La nuit persistait, mais la fraîcheur se dissipait. Il ne restait que peu de temps avant le lever du jour et j’avais la crainte de ne pas arriver à découvrir ce qui hantait l’esprit. La terre molle rendait ma progression difficile, je perdis pied à plusieurs reprises. Malgré tout cela, je n’abandonnais pas. J’avais une mission, un rôle à jouer.
J’étais à mi-chemin du sommet quand j’entendis des cris. Des hurlements. Lointains, mais tragiques. L’effort déployé était au-delà de mes capacités, mais j’ignorais mes restreintes physique et fonçais, gravissant les derniers mètres avec les poumons en feu.
C’était des femmes que j’entendais. Leurs pleurs, leurs cris. Des hommes qui hurlaient. Je suivis l’apparition sur un sentier qui conduisit de manière plus ou moins directe vers une clairière circulaire, contenant un bâtiment, modeste, en bois et cherchant à repousser la nature qui clamait son hégémonie sur le lieu. La bâtisse n’était pas une résidence. Puis, je vis l’immense croix qui reposait à son sommet, la double porte boisée sur la façade et les fenêtres plus discrètes sur les côtés. C’était une église, bien différente de celles que j’avais connues, en béton et majestueuses.   
Devant le lieu de culte s’était attroupée une douzaine d’individus, hommes et femmes. L’un d’eux était le prêtre, qui s’adressait à ce troupeau restreint devant lui. Je ne saisissais que partiellement ce qu’il disait, parlant de sacrifice, de besoin de poursuivre l’œuvre de Dieu, de lutter contre l’impureté perpétrée par les démons venus du ciel.  
Suivant toujours l’esprit, je me rapprochai et fus en mesure de traverser la foule, sans les toucher. C’était une expérience effrayante, unique. Nous nous dirigions vers les quelques marches menant au perron de l’église. La voix du prêtre était dominante, intimidante et aussi inquiétante. Les hommes et femmes rassemblés autour de lui étaient partagés entre la colère et la peur, un désir de vengeance aveugle et l’ignorance.

Je ne vis aucune maison aux alentours. Le bâtiment religieux avait été érigé dans un endroit solitaire. Pourquoi un tel retrait ? Ce fut en gravissant quelques marches vers la grande porte de l’église que je compris. Au-dessus de l’entrée avait été installée une pièce de bois sculpté. J’y reconnus le travail médiocre d’un artiste amateur qui avait voulu représenter le visage étranger de la chose qu’ils avaient tué. Une chose qui n’était pas seule. Cet endroit n’était pas l’Église qu’ils fréquentaient pour les messes du dimanche, mais plutôt dans un but plus sombre.
Les mots me vinrent, sans que mon ouïe les capte. Ils émergeaient de ma conscience. Ils me permirent de donner un nom à la bâtisse et de mieux comprendre son but.
« Le sanctuaire des démons »
Voilà comment ils appelaient cet endroit.  
Le prêtre hurlait toujours, prêchant une loi divine qui n’expliquait pas ce que j’avais vu. Mon guide ouvrit la porte boisée devant nous et dévoila l’intérieur, qui sentait le pin. Légèrement éclairé par des lampes réparties dans la pièce. C’était exactement ce qu’on aurait pu exiger d’une église de campagne. Un autel modeste, des bancs austères et des images bibliques maladroites, peintes ou sculptées sur les murs.  
L’esprit se rendit vers l’autel et j’y vis cinq petits cercueils alignés, fermés. Je savais quel jour nous étions. J’avais lu la date sur les pierres tombales. Je m’immobilisai, observant le fantôme qui se rendit auprès d’un des cercueils. Le dernier à la gauche. Je pouvais toujours entendre le prêtre au dehors, les pleurs des femmes et protestations des hommes. Ces enfants avaient trouvé la mort en ce jour qui avait fait place à la nuit et les habitants étaient en deuils. Ils blâmaient ces choses venues du ciel, ces visiteurs qui ne pouvaient qu’être des démons.
Je savais que mon enquête n’était pas terminée, que mon hôte avait autre chose à me montrer. Je demeurai patient, attentif et le vis qui fondit en larmes, ses sanglots animant son corps devenu menu et fragile, courbé dans une attitude universelle de détresse. Son enfant était mort et se trouvait dans le cercueil rudimentaire.
Après quelques minutes, l’esprit se redressa, se retournant vers moi avec un visage à faire peur. Ses traits figés dans un rictus de démence, de folie, de colère. Il fit deux pas afin de se rapprocher de moi. Il émanait de lui une force incroyable, qui dépassait celle des esprits frappeurs et autres fantômes ordinaires. Il soutint mon regard et tendit ensuite la main vers ma poche, touchant le contenant que j’y avais déposé. Son contact fut complètement humain et réel.
Il avait les traits d’un père esseulé et brisé. Un père comme des milliers d’autres. Je sortis le récipient en verre de la chose, qui paraissait contenir des médicaments. Et je compris. La vérité me fut dévoilée en un flash. Le visiteur venu du ciel n’était pas apparu sous les traits d’un démon, dans l’intention de détruire la colonie et ravager les champs, de rendre les terres stériles et de tuer le bétail. Il n’était pas venu corrompre les vierges et faire proliférer les maladies, les infections et virus. L’entité extra-terrestre avait offert à ces colons esseulés et luttant pour leur survie, des médicaments issus d’une technologie très possiblement inégalée, même dans le siècle présent ou à venir.
Son visage s’éclaira, sa colère et sa détresse se muèrent en quelque chose de plus complexe. C’était une résignation complète. Il recula, m’offrit un sourire timide et jeta un dernier regard vers les cercueils alignés.  
Ce fantôme avait passé presque deux cents ans à errer, à vouloir communiquer son message, dévoiler l’atrocité et l’injustice de ce qui s’était déroulé.
Que se serait-il passé si les humains ne les avaient pas attaqués, s’ils les avaient accueillis avec des fourches et des bâtons ? Une relation viable aurait pu changer le monde et préparer un futur plus prometteur. Mais ce fut par le meurtre et la violence qu’ils furent accueillis. Leurs bonnes intentions incomprises.
L’esprit me contourna et quitta l’église. Je lui emboîtai le pas, curieux de sa destination, sachant que son repos viendrait par la suite, sa délivrance assurée par mes services.
Je quittais l’église à mon tour, observant la foule qui écoutait toujours le prêtre animé, hurlant des avertissements et mises en garde. La pauvreté des paysans me frappa, leur résignation à la misère et privation. Mais plus que tout, c’était leur complète obéissance à un homme de foi, une foi qui aura injustement dicté le meurtre et le refus de comprendre. De tolérer.

L’esprit que j’avais suivi s’était rendu auprès d’un arbre, pour s’emparer de quelque chose de métallique. Dont je vis le reflet sous les torches de la foule. Il s’agissait d’une hache au manche boisé, à la lame affutée. Sans un mot, il s’avança en coupant la foule de son corps insistant, se plantant devant le prêtre qui l’observait et s’interrompit.
Les deux hommes se toisèrent et toujours impassible, le père endeuillé souleva la hache et l’abattit de toutes ses forces sur le prêtre. Le choc fut tel, que personne n’eut le temps de réagir avant que le sang ne les éclabousse. Alors, la panique se leva et les cris redoublèrent, les hommes se ruant sur leur compagnon qui avait commis un acte irréversible et punissable.
Le prêtre s’était effondré, sans vie.
L’attaquant se vit emporté par la foule vindicative. Une femme hurla, probablement son épouse. L’hystérie de la foule créa un effet domino chez les témoins. Ceux qui étaient restés silencieux et en retraits se lançaient dans l’attroupement et la folie humaine contagieuse se propagea. La collectivité oubliait son humanité et ses valeurs, sa foi et ses lois.
Ils étaient emportés par la vague criarde et vengeresse, un homme innocent et perdu, qui avait compris que les médicaments auraient sauvé les enfants d’un mal curable. Peut-être la grippe espagnole, la tuberculose ou autres virus flottant dans les colonies. Il fut emporté avec sa femme, coupable d’avoir partagé son lot, sa souffrance.
La foule avait disparu et le tumulte s’était éteint.    
Je restais seul avec le corps sans vie du prêtre, silencieux. Les nuages se retirèrent et la nuit aussi.  
J’entendis les oiseaux matinaux, les insectes qui s’éveillaient.
Je pivotai finalement et quittai la clairière, sans me retourner.
Je savais que le fantôme ne se manifesterait plus jamais, qu’il avait été libéré.
Témoin d’un drame horrible, j’avais accompli mon travail.
J’avais visité le sanctuaire, vu les démons

 

 

 

 


LA NUIT DU CHAT GRIS
par Valérie Simon





 
 
A quel moment Amélie comprit-elle qu’elle ne survivrait pas à la nuit, elle ne le savait pas trop…
Elle était jeune et n’avait jamais réellement pensé que sa vie puisse avoir une fin, en tout cas pas aussi rapidement. Des gens mourraient autour d’elle, c’était un fait, de vieilles personnes usées par une vie de labeur, des accidentés de la route ou même une suicidée qui, au collège, avait préféré se pendre dans les toilettes plutôt que de passer son brevet. Maintenant encore, malgré cette certitude serinée par des évidences régulièrement constatées, Amélie n’était pas sûre que sa vie ne fût pas un long rêve. Ou un cauchemar. Tout dépendait du point de vue.
Elle n’était pas non plus certaine de regretter quoi que ce soit.
Après tout, sur le tard, il y eut des compensations…
 
Tout commença lorsqu’elle trouva le chat quelques jours avant Halloween. Elle revenait de la bibliothèque à une heure indue et, pour tenter de gagner du temps et espérer encore attraper le feuilleton du soir à la télévision, elle avait choisi de couper à travers le parc municipal.
Certains choix forgent une vie.
Amélie l’ignorait encore à ce moment-là, mais ce soir-là, dans cette nuit mouillée et glaciale toute odorante des feuilles mortes pourrissantes qui garnissaient les pelouses du parc, elle prit une décision qui, elle le comprit trop tard, allait irrémédiablement tronquer son avenir.
Amélie était une personne qui avait des difficultés à nouer des relations amicales avec ses semblables parce qu’elle se trouvait trop ronde, trop petite, trop insipide. Pour compenser le vide chronique de sa vie, elle se réfugiait dans les livres qui lui permettaient d’imaginer des existences moins ordinaires que celle qui était justement la sienne. Son besoin d’affection se retrouvait dans sa passion pour les animaux, en particulier pour les chats, à qui elle vouait une admiration sans bornes. D’ailleurs, elle était tellement sensible à la détresse animale que jamais elle n’aurait pu passer à côté de l’un de ces félins en perdition sans songer à le secourir.
Ce fut sans doute cette grandeur d’âme qui la perdit.
Les animaux peuvent avoir autant de vice que les humains.
Surtout les nuits d’Halloween qui, comme chacun le sait, sont des périodes de rencontres entre les mondes ordinaires et les flux magiques de l’univers.
Ce soir-là, il pleuvait dru, ce qui était normal dans la région pour une fin de mois d’octobre mais n’empêchait pas Amélie de pester car elle avait oublié son parapluie et ses cheveux noirs, à tendance filasse, étaient déjà collés sur ses joues fort désagréablement tandis qu’elle pataugeait dans des flaques de plus en plus larges, de plus en plus profondes, avec la certitude que ses petits escarpins roses ne résisteraient pas longtemps à ce traitement.
Alors qu’elle traversait un bosquet de noisetiers particulièrement sombre, un chat miaula.
Amélie s’immobilisa instantanément. La pauvre bête était réfugiée sous un buisson, mouillée, transie. Ce n’était finalement qu’une ombre un peu plus claire que la nature dégoulinante et Amélie se demanda par quel miracle elle s’arrêta, pourquoi elle entendit ce minuscule appel noyé dans l’écoulement des eaux, pourquoi elle le vit, tout simplement, alors qu’il n’était qu’une forme grise au contour incertain tapie dans les hautes herbes.
Peut-être fut-ce à cause des yeux.
Ces yeux-là étaient de toute beauté, des agates brillantes à la pupille fendue, des billes rondes et fixes, inexpressives, d’une magnificence de pierre immobile, luisantes dans la nuit mouillée comme si elles avaient été éclairées par une lumière intérieure.
Amélie se fit la voix douce, et le chat la scruta longuement comme s’il cherchait à la juger avant de se décider. Un chat n’accorde son attention que s’il y trouve un intérêt. Il n’y a pas plus vénal qu’un chat dans tout le règne animal, si l’on excepte les êtres humains, bien entendu.
Ce chat gris finit par ramper précautionneusement hors de son trou, en gardant ses pattes soigneusement recroquevillées sous lui pour être prêt à détaler à la moindre alerte.
Il émergea du buisson en courbant l’échine. Sa queue fouettait nerveusement ses flancs amaigris. Il était comme une statue polie par la pluie, le poil collé à la chair.
Amélie tendit une main et le chat accepta la caresse. Il n’était ni doux, ni chaud. Plutôt humide et souple. Amélie perçut immédiatement le nœud dur des muscles sous-jacents, cette puissance sauvage à fleur de peau qui la fit inexplicablement frissonner.
Cette première impression assez perturbante la poussa à observer l’animal attentivement, pour tenter de chasser cette sorte de malaise diffus guère rassurant qui ne correspondait en rien à l’image qu’elle se faisait de ces belles créatures parées d’une beauté hiératique qu’elle vénérait.
C’était un chat des rues, un gros matou avec une cicatrice au bas du menton, un filigrane de chair dénué de poils qu’il avait dû récolter lors d’une homérique bagarre, pour une femelle ou pour une arête de poisson, les deux ayant dans la vie d’un chat une égale importance.
La pluie glaciale commençait à couler par le col de la veste d’Amélie et la jeune femme se dit que si elle voulait éviter de prendre froid, il fallait se hâter. Elle saisit donc l’animal par la peau du cou et le nicha dans son panier, entre Baudelaire et Edgar Poe.
Le chat installé dans le panier la scruta de son regard immobile, ces agates insondables qui dans la lumière de l’unique réverbère du parc prenaient une texture étonnante. Amélie, prise d’une peur inexplicable, se dépêcha de rabattre le sac de toile qui fermait le panier, autant pour protéger les livres de la pluie que pour se soustraire à ce regard hypnotique qui l’effrayait.
Le chat se mit à ronronner.
Durant quelques secondes, Amélie hésita sur la conduite à tenir. Son instinct lui soufflait de ne pas s’occuper de ce chat, de le laisser bien tranquillement sous son buisson, sous la pluie, à miauler son infortune qui finirait bien par interpeler un autre passant. Mais en même temps elle songea que la nuit était pluvieuse, que l’hiver approchait à grand pas, que le gel déposait déjà ses paillettes cristallines sur les bordures des feuilles mortes, et son bon cœur l’emporta : elle repartit vers son appartement, le poids du panier décuplé sur l’avant-bras. Dans son cœur, une excitation inhabituelle était doublée par un froid mortel. Elle tenta d’accélérer le pas. Sa demeure lui paraissait un havre chaleureux dans lequel elle oublierait toutes ces pensées moribondes. Elle avait hâte de s’y réfugier.
Lorsqu’elle parvint chez elle, elle posa le panier sur la table du salon ; le chat en sortit comme un diable de sa boite. Surprise, Amélie fit un bond en arrière avant d’éclater nerveusement de rire. Cet idiot avait décidé de lui faire peur !
Pilule, la chatte persane qu’elle possédait depuis quatre ans, vint faire la curieuse en reniflant le nouveau venu avec précaution puis, la mine ulcérée, s’en éloigna en crachant. Amélie sourit en la voyant si jalouse puis se mit à observer le vagabond à la lueur de l’halogène.
Il s’était réfugié sur le sommet de l’armoire et, de là-haut, surveillait ses moindres faits et gestes en une attitude de sphinx impassible.
Pilule revint se frotter dans les jambes de sa maîtresse avec des miaulements plaintifs. Amélie la prit contre elle pour la câliner, mais la chatte, ordinairement si tendre et si douce, se retourna vers elle pour lui griffer la joue. Poussant un petit cri de stupéfaction, Amélie la lâcha pour porter la main à son écorchure. Un peu de sang vint goutter sur la table. Elle partit nettoyer la blessure dans la salle de bain, observant avec ahurissement le chat gris descendre de son perchoir pour s’approcher en catimini de la table souillée et lécher avec application les fines éclaboussures de sang.
Amélie déglutit avec difficulté, la gorge sèche.
« Eh bien, tu es un drôle de coco, toi ! M’es avis que tu es affamé ? »
Elle ouvrit une boite de pâté au saumon, la présenta au vagabond qui recula avec dégout avant de se réfugier à nouveau sur le haut de l’armoire.
Amélie sait aujourd’hui qu’elle aurait dû mettre le chat dehors, sous la pluie, dans le froid de l’automne, et tant pis pour sa volonté de venir en aide aux faibles et aux démunis. Elle s’était trompée de cible. Ce chat gris n’était ni faible ni démuni. Elle allait l’apprendre à ses dépens.
Au matin, lorsque Pilule vint se frotter dans ses jambes, Amélie remarqua que la chatte avait le pelage maculé de sang. Les deux chats avaient dû se battre au cours de la nuit. Amélie n’avait rien entendu. L’automne la faisait toujours dormir d’un sommeil de plomb. Elle désinfecta les plaies et regarda longuement le chat gris qui trônait toujours au sommet de l’armoire. Il n’avait touché ni aux croquettes, ni au pâté. Il léchait ses griffes avec une application insolite. Sur son petit nez délicat, une tâche rouge ressemblait à du sang caillé.
« Tu m’as l’air d’être un sacré voyou ! Mettre une raclée à une si jolie demoiselle persane, tu n’as aucun goût ! »

Amélie partit au travail en ressentant de l’inquiétude à l’idée de laisser les deux chats seuls ensemble toute la journée. De fait, son intuition ne l’a trompa pas : lorsqu’elle revint le soir, et qu’elle ouvrit la porte d’entrée, elle remarqua immédiatement l’absence de Pilule.
Ordinairement, la petite chatte fêtait son retour en émergeant de l’ombre pour se couler entre ses jambes. Amélie la prenait alors dans ses bras et lui faisait des confidences sur ses collègues, sur son travail peu intéressant, sur les colères du patron tout en lui versant un bol de lait.
Pilule était une chatte sereine qui écoutait avec beaucoup de patience les élucubrations de sa maîtresse.
Or, ce soir-là, Amélie ne trouva nulle part trace de la chatte. Prise d’un affreux pressentiment, elle regarda avec colère le matou gris qu’elle avait recueilli et qui, du haut de son armoire, la toisait avec indifférence.
« Qu’as-tu fait de Pilule ? »
Il ne répondit rien, évidemment. Il était comme de marbre, statue immobile sur son piédestal de dieu vivant. Sa fourrure grise avait acquis depuis peu une texture veloutée qui le faisait paraître bien plus gros qu’il ne l’était. Amélie le trouva inquiétant, avec ses grands yeux d’agate polie à la lueur fixe et minérale.
Elle se prépara des lasagnes qu’elle mangea sans entrain. Il était tard et elle venait de perdre plus de trois heures à fouiller sans succès l’appartement à la recherche de sa jolie petite chatte persane.
Le chat gris suivait tous ses gestes de son regard de pierre.
Elle trouva le corps le lendemain, l’avant-veille d’Halloween. Elle ne fut pas surprise. Elle savait depuis longtemps que la petite chatte n’avait pas survécu à sa rencontre avec le gros matou gris.
La pauvre petite bête était tellement griffée que sa fourrure ordinairement immaculée en paraissait zébrée de noir. Son regard vert était opaque et le corps puait déjà. Pour mourir en paix, elle s’était réfugiée dans une boite à chaussures. Amélie sanglota beaucoup.
Vers minuit, elle enveloppa sa petite compagne dans une couverture et descendit dans la rue. Elle ne put se résoudre à jeter le corps dans une poubelle, aussi finit-elle par se rendre dans le terrain vague de la rue adjacente où elle creusa la terre meuble à l’aide d’une pierre avant de mettre soigneusement le petit cadavre au fond du trou.
Revenue dans son appartement, elle se lava les mains en regardant avec horreur le chat qui trônait sur sa hauteur.
« Assassin ! » cria-t-elle avec colère, en sanglotant de plus belle. Et elle chercha le balai pour déloger ce tueur et tenter de le mettre dehors.
Le chat résista. C’était un habitué des combats de rue. Il connaissait les bâtons, que les hommes utilisaient pour éloigner ses semblables des poubelles. Il était fort et souple comme un guerrier. Il échappa au balai avec une facilité déroutante et se réfugia au plus profond du placard ou Amélie, surprise par sa propre violence, décida finalement de le laisser en paix.
Ce fut sa dernière erreur.
Après, il fut trop tard et les évènements s’enchainèrent sans qu’elle puisse encore leur échapper.
Ils vécurent ainsi durant plus d’une longue journée, à s’observer en silence, à se croiser de loin, à essayer de s’éviter.
Le chat se promenait en maître, muré dans un silence dédaigneux, hautain, et Amélie se rendit bientôt compte qu’elle en avait une peur bleue.
L’animal la surprenait toujours par hasard, arrivant plus silencieusement qu’une ombre pour la darder de son grand regard d’agate. Lorsqu’il arpentait le couloir, Amélie lui cédait le passage en s’aplatissant contre le mur, tétanisée de voir déambuler devant elle cet olympien animal qui lui semblait devenir de plus en plus gros et de plus en plus fort. Il prenait d’ailleurs un malin plaisir à sortir les griffes devant elle, comme s’il n’avait eu d’autre passe-temps que celui de la narguer de sa puissance de fauve souverain. Ses yeux immobiles donnaient à Amélie la dimension d’une cruauté illimitée, parce qu’ils étaient vides comme un puits sans fond, dénués d’âme et de compassion. La jeune femme se mettait alors à trembler si fort que ses mâchoires s’entrechoquaient.
La veille d’Halloween, tandis que les vitrines regorgeaient de squelettes et de sorcières articulées, et que le monde se parait d’orange et de noir jusque dans les couleurs acidulées des bonbons, Amélie, qui avait perdu le sommeil, décida de dormir en s’enfermant à double tour dans sa chambre.
Elle crut se reposer sereinement, rassurée de savoir le chat gris maintenu de l’autre côté de la porte. Pourtant, au matin, elle se réveilla avec une étrange impression et, dans l’aube blanche qui annonçait avec ses brumes les prémices de novembre, elle se rendit compte que le chat était accroupi sur sa couette, juste sur son estomac, et qu’il l’empêchait de bien respirer.
« Vas-t-en ! » cria-t-elle avec affolement. Mais le chat gris continua à la sonder de son regard invraisemblable sans bouger d’un seul poil et Amélie dut s’extirper de ses draps en louvoyant, empêtrée comme elle l’était dans sa longue chemise de nuit. Elle avait transpiré ; le mince tissu collait désagréablement à sa peau.
Dans la salle de bains, elle passa devant le miroir et poussa un cri affreux : ce n’était pas de la sueur qui collait sa chemise à sa peau, mais un liquide rouge, épais, poisseux.
Du sang.
S’examinant, elle remarqua deux minuscules trous dans sa gorge, au niveau de la jugulaire, desquels s’écoulaient encore maintenant quelques gouttes de liquide vermeil.
Son propre sang.
Elle crut s’évanouir d’horreur et, l’esprit comme fou, se rua dans sa chambre avec la ferme intention d’attraper le chat et de lui tordre le cou.
Ce dernier était toujours confortablement installé sur la couette, à se lécher les pattes avec application tout en la regardant approcher. Amélie se rendait bien compte qu’il la surveillait. Pourtant, loin de la fuir, il se leva sans hâte, s’étira longuement en jouant avec ses griffes puis, les muscles roulant sous sa peau, s’approcha en ronronnant de la jeune femme. Se frottant aimablement à ses jambes nues, il s’enroula doucement autour d’elle, fermant à moitié les yeux sur une sensualité qui le rendait presqu’adorable. Il était devenu bien grand. Il lui arrivait largement à mi-cuisse.
Amélie n’osa plus bouger. Elle ne savait que penser. Ce chat était-il réellement le coupable ? N’était-elle pas la victime d’une crise de somnambulisme auto-mutilante ? N’avait-elle pas lu un article récemment, qui parlait de ces femmes qui, sous l’emprise du sommeil le plus profond, se tranchaient des doigts ou s’arrachaient des ongles parce qu’elles n’étaient pas satisfaites de leur propre image ?
Cette dernière version lui semblait presque plus réaliste que l’idée d’abriter sous son toit un chat se nourrissant de sang.
D’une main encore prudente, elle caressa le dos de la bête, le trouvant moins maigre que lors de leur premier contact. Indéniablement, le chat avait grandi. Il était plus grand, plus épais, plus puissant que l’impression qu’elle gardait de lui.
« Ma pauvre fille, tu débloques ! » se morigéna-t-elle en se redressant pour ôter sa chemise de nuit souillée et la jeter en boule dans le panier à linge, devinant bien que les taches ne partiraient jamais mais ne pouvant se résoudre à se débarrasser définitivement de la jolie chiffonnade de dentelles. Toute nue, elle ouvrit le tiroir de la commode pour prendre des sous-vêtements et obliqua vers la douche.
Le chat se faufila entre ses jambes et la fit trébucher. Se rétablissant de justesse, elle tomba sur le lit. Le chat sauta sur son ventre et se coucha de toute sa longueur sur son buste, l’empêchant de se redresser. Amélie retint son souffle. Le chat la dévisageait ardemment et, pour la première fois depuis qu’il était entré dans son appartement, ces yeux d’agates ne semblèrent plus aussi insondables. Amélie tendit la main pour caresser le dos rond.
Sous sa paume, le chat était tiède et ferme, tout en muscles puissants qu’elle sentait rouler sous la fourrure. Elle ferma à demi les yeux, étonnée de ressentir du plaisir en cajolant ce corps vautré sur le sien. Le chat s’étira, prit de l’ampleur en s’étalant encore plus confortablement sur le buste de la jeune femme, puis lécha d’une langue rose et râpeuse un téton qui, à la grande confusion d’Amélie, se dressa voluptueusement.
Presqu’aussitôt, le chat s’éloigna d’un bond souple en ouvrant la gueule sur une grimace qui ressemblait fort à un sourire moqueur.
« Tu es mienne ! » semblait dire les yeux d’agate polie.
Hâtivement, Amélie s’enroula dans un drap, les joues enflammées à l’évocation de toutes les pensées peu sages qui, en l’espace de quelques minutes, avaient traversé son esprit.
Bizarrement, elle ne songea plus à se débarrasser du chat.
Même si, en se contemplant dans la glace ce matin du 31 octobre, à examiner attentivement les petits trous sanglants qui ne cicatrisaient pas, elle comprit qu’elle était à l’aube d’une révélation qui se confirmerait sans doute mortelle.
Toutes les nuits, le chat gris viendrait pomper sa vie.
Il ne se réfugiait plus sur le sommet de l’armoire. Il était grand et repus, et dormait en s’étalant avec une extrême indécence sur la couette du lit. Amélie ne le chassait plus et ne songeait même plus à verrouiller la porte de sa chambre. Elle errait entre les pièces comme un fantôme, se trouvant de plus en plus diaphane, et de plus en plus transparente, comme si la consistance de son âme s’échappait peu à peu de son corps.
La nuit d’Halloween, le chat vint la rejoindre et, découvrant ses crocs immaculés en un rictus insolite, se coula comme une vague chaude contre le corps nu de la jeune femme, jusqu’à remonter le long de sa gorge à la quête de l’endroit où palpitait la veine qui allait le nourrir.
Il n’avait plus du tout la taille d’un chat.
Il était presque aussi grand qu’Amélie et beaucoup plus fort. Sa fourrure grise devenait de plus en plus fine, et de moins en moins longue. Ses membres se métamorphosaient et Amélie l’avait surpris en journée à ne plus marcher à quatre pattes mais en se dressant de toute sa hauteur d’homme. Lorsque, ce soir, il se vautra sur elle, il la dépassait en tous sens ; Amélie peinait à respirer sans pour autant songer à se débattre. Elle n’avait plus du tout le désir de lui échapper.
Il était lourd et d’une odeur fauve. Il avait perdu sa fourrure et sa peau glabre avait la douceur d’une soie. Elle pouvait suivre les côtes et les muscles du dos d’un doigt hésitant. Elle se pâmait par avance dans les prémices de caresse qui toujours amenaient le repas de la sangsue. Emportée par une jouissance qu’elle n’avait jamais connue, elle qui avait été si prude et si honteuse de son corps, elle tournait de l’œil et gémissait de désir, tandis qu’il lapait son sang et que, d’une main maintenant dépourvue de griffes, il caressait son ventre jusqu’à s’immiscer au creux de ses cuisses pour la faire se tordre de plaisir.
Toute pantelante, Amélie criait, Amélie s’abandonnait, Amélie se perdait…
Un peu avant minuit, des enfants vinrent sonner à sa porte en hurlant de rire. Ils criaient en chœur : « des bonbons ou un sort ! » mais leur vacarme n’eut jamais de réponse. Ils s’éloignèrent en pestant.
De l’autre côté de la porte soigneusement close, Amélie était étendue en travers de son lit, les yeux vitreux, la chair exsangue…
Sa peau toute pâle réfléchissait la lumière d’une lune ronde et rousse comme seuls certains automnes peuvent en produire la nuit d’Halloween.
Cette clarté d’argent cuivré faisait des coulures de sang sur sa poitrine et son ventre. 
L’amant se redressa en ronronnant doucement, l’estomac repu. Il tendit la main, lécha une dernière goutte de sang qui s’attardait sur un ongle puis, le regard tellement immobile qu’il en paraissait être de pierre, se faufila par la terrasse pour rejoindre le parc et disparaitre dans la nuit d’Halloween, prêt à attendre avec une patience infinie la prochaine victime, et la prochaine métamorphose qui se produirait l’année prochaine, pour un autre Halloween...


Retrouvez l'interview de la romancière Valérie Simon dans la rubrique "Portraits d'auteurs" de ce numéro.
http://limaginarius.wifeo.com/portraits-dauteurs-octobre-2012.php


 

 

 



UN BONBON OU UN SORT
par Frédéric Livyns







Bryan s’installa confortablement dans le canapé. Il empoigna la télécommande et alluma le téléviseur face à lui. Il passa les chaînes en revue jusqu’à tomber sur l’émission qu’il recherchait. Ce soir d’Halloween, la première chaîne nationale faisait une émission spéciale. Il y avait au menu trois films d’épouvante, savant mélange de classique et de moderne. Bryan s’apprêtait à passer un excellent moment. Sa femme, infirmière au Memorial Hospital, était de service de nuit et ne rentrerait pas avant huit heures du matin. Peu friande de films d’horreur, elle rechignait tant et plus à l’idée d’en visionner un. Alors Bryan avait fini par ne plus insister. Mais ce soir, il était seul et s’apprêtait donc à passer ce qu’il appelait une soirée en célibataire. Il avait apprêté les enfants pour leur traditionnelle collecte de bonbons. Chloé avait enfilé toute seule son costume de sorcière mais il avait dû prêter main-forte à Kevin pour se glisser dans son apparat de fantôme. Chloé était toute fière de son rôle de sœur aînée. Du haut de ses dix ans, elle était responsable de chaperonner son frère, de deux ans son cadet, lors de cette soirée. Ils allaient rejoindre un groupe d’amis du même âge et, ensemble, récolteraient les friandises à grands cris de « Un bonbon ou un sort ! » avant de passer la nuit chez Zoé comme c’était la coutume. Une nuit passée à se raconter des histoires qui font peur en partageant leur butin sucré.
Après s’être assuré que ses enfants n’avaient rien oublié, il avait refermé la porte derrière eux non sans leur avoir adressé un petit signe de la main et glissé les recommandations d’usage. Bryan était à la fois fier de voir ses enfants grandir et nostalgique du temps où ils avaient encore besoin de lui pour la moindre chose.
Mais, pour l’heure, il comptait bien profiter de ce temps libre mis à sa disposition. Il saisit un paquet de chips qu’il fourra entre ses jambes. Il revoyait pour la première fois depuis son adolescence ce classique qu’était « L’abominable Docteur Phibes », avec le légendaire Vincent Price dans le rôle principal. Tel un gamin, il piochait allègrement en laissant les scènes se rappeler à son souvenir.

La porte d’entrée claqua si brusquement que Bryan sursauta. Il s’était endormi sans même s’en rendre compte. Il pesta intérieurement et regarda l’heure. Vingt-deux heures. Il se frotta les yeux en se disant que c’était certainement l’un des enfants qui avait oublié quelque chose et était revenu.

« Chloé ? Kévin ? », appela-t-il du bas de l’escalier.

Pas de réponse. Il tendit l’oreille quelques secondes mais n’entendit rien d’autre que le silence. Il se frotta les bras. Qu’est-ce qu’il faisait froid tout d’un coup ! Il alla vérifier le thermostat et vit qu’il indiquait dix-neuf degrés. La température avait beau être normale, il continuait à ressentir ce petit courant d’air glacé.
Il se dit alors que la porte avait certainement claqué lorsque ses enfants étaient ressortis. Il se dirigea vers l’entrée afin de vérifier s’il ne les apercevait pas et se figea sur place.
Il fixa du regard le verrou fermé de l’intérieur. Il avait accompli ce geste machinalement, comme chaque soir avant d’aller se coucher. Mais cette action routinière et banale revêtait ce soir une aura mystérieuse.
La porte avait-elle réellement claqué ou n’était-ce que le fruit d’un rêve paradoxal ? Peut-être était-ce le fait de se retrouver seul depuis longtemps qui faisait que son esprit s’enfiévrait ? Les films d’épouvante n’arrangeaient pas les choses. Son cerveau avait certainement enregistré une scène de la production à petit budget passant à la télévision et l’avait restituée dans son demi-sommeil.
Bryan allait se rendre dans la cuisine lorsqu’un bruit à l’étage retentit dans la maison. Le son caractéristique d’une porte que l’on claque.

« Comme celle de l’entrée… », lui murmura son esprit.

Bryan resta interdit quelques instants, hésitant quant à la conduite à adopter. Il réfléchissait à toute vitesse. Ce ne pouvait être ses enfants, c’était certain. Un regard à l’horloge l’informa que sa femme en avait encore pour de nombreuses heures de travail ! Il ne restait plus qu’une solution : un cambrioleur !
Cette pensée fut confirmée par un bruit de pas provenant du plafond, juste au-dessus de sa tête. Sous l’effet du stress, sa main se mit à trembler. Il fallait qu’il prenne quelque chose pour se défendre. Il fit désespérément le tour de la pièce du regard afin de dénicher une arme de fortune et avisa finalement la vieille batte de base-ball. Il y avait joué avec Kevin pas plus tard que la veille et avait omis de la ranger.
Il s’en empara et se dirigea vers l’escalier. Il gravit silencieusement les marches. Il n’y avait plus aucun bruit.

« Et si le cambrioleur m’avait entendu ? S’il m’attendait ? Et si… ? »

Bryan força le flot de ses pensées à s’interrompre. Ce n’était pas le moment de perdre ses moyens. Juste comme il parvenait en haut des marches, il vit une petite silhouette se précipiter vers la porte de la chambre de son fils et disparaître.
Sans plus réfléchir, il se rua à son tour, faisant irruption dans la pièce comme un forcené, la batte levée, prêt à en découdre… Lorsqu’il se rendit compte que quelque chose ne tournait pas rond.
Il faisait glacial dans la pièce ! La température avait tellement chuté que du givre recouvrait la fenêtre ! Pourtant, dehors, la météo était clémente pour la saison. Il pouvait voir son haleine former un éphémère nuage en sortant de sa bouche.
Il sursauta lorsque la porte claqua brusquement derrière lui et poussa un petit cri de frayeur lorsqu’un contact glacé se fit sentir à sa main droite. Comme si un souffle polaire se nouait à ses doigts. Il avait envie de s’enfuir mais sa volonté ne lui appartenait plus. Ses jambes refusaient d’obéir et il restait cloué sur place.
Il cria à nouveau de stupéfaction lorsque « Fear of the dark » de Iron Maiden retentit dans la pièce. C’était son portable ! C’était son épouse. Il décrocha tandis qu’un mouvement s’esquissait près de la fenêtre. Comme un voile se posant devant la vitre.
Une voix en pleurs disait des mots qui ne s’imprimaient que vaguement dans son esprit.
Voiture… Vitesse… Accident… Kevin… Mort…
Sur le verre s’inscrivaient des lettres, comme tracées par un doigt d’enfant : "Je vous aime. Kevin."



Rendez-vous dans la rubrique "En plein coeur" pour lire l'interview que nous a accordée le romancier Frédéric Livyns.
http://limaginarius.wifeo.com/en-plein-coeur-le-coup-de-coeur-litteraire-de-la-redaction-octobre-2012.php


 

 

 
 



UN KINDER, MA PETITE CHERIE ?
par Zaroff







T’es sympa de m’accompagner, c’est toujours la corvée de trimbaler ma frangine à Halloween !
— Ça me fait plaisir, réagit Jonathan en accélérant le pas. Ils traversaient le Bois de Croaz Hent que la nuit n’arrivait pas encore à envelopper de son linceul opaque.
La fillette serra fort le bras de son frère Éric, garçonnet de treize ans, rouquin, cheveux en brosse, visage parsemé de tâches de rousseur. Quiconque l’aurait surnommé Poil de carotte était assuré de subir un affront brutal et viril.
Son compagnon de route, Jonathan, était plus timoré, d’âme poète et enclin à la rêverie. Une putain de tarlouze fustigeait Éric en le présentant à ses copains de classe. Jonathan venait d’un lotissement voisin et ne se mêlait pas facilement à autrui. Leurs parents avaient fait connaissance lors d’un barbecue municipal durant un été.
Au fil des semaines, Éric s’était promis de « dévergonder » son pote et de lui montrer des vidéos pornos enregistrées sur l’ordinateur de son paternel… lorsque Jonathan serait prêt à mater des nichons plutôt que Les Fleurs du Mal d’un obscur Bôdelère dont il ne connaissait foutre rien !
 
Pour cette virée nocturne du 31 octobre 2012, Éric avait eu une idée fabuleuse : emmener Jonathan chez le père Bracot. Des rumeurs persistaient à son encontre. Le cousin d’un camarade avait été catégorique durant la récré : des garçons disparaissaient durant la Toussaint depuis deux ans et toujours près de la ferme du père Bracot, un vieux fermier veuf et solitaire.
Une saloperie de bouffeur de gosses selon les uns, un tueur en série en cavale selon les autres. Mais un point faisait l’unanimité : Bracot était un mec pas recommandable et il valait mieux éviter de traîner dans les parages de son exploitation. Peine perdue pour Jonathan de signaler à ces radoteurs du dimanche qu’un fermier ayant vécu presque soixante années dans une ferme était difficilement « en cavale » et repérable pour les flics. Après plusieurs débats enflammés, le caïd de la classe de cinquième avait tranché : Bracot était un pédophile cannibale !
 
À la sortie du bois, Éric s’arrêta et baissa la voix. Sa sœur Émilie commença à pleurer. Cette forêt sombre et épaisse la terrifiait. Éric en profita pour prendre de l’ascendance sur son autorité naturelle.
— Maintenant mes amis, je vous demande de prier pour nos âmes damnées. Nous allons connaître un Halloween dont vous vous souviendrez toute votre vie… si nous nous en sortons vivants ! Ce fermier est un picopatte.
— Psychopathe, corrigea Jonathan.
Éric lui jeta un œil noir. Il reprit la parole :
— Le père Bracot est accusé de crimes atroces et inexpliqués. Des cadavres ont mystérieusement disparus malgré de nombreuses traces de sang dans le bois que nous venons de traverser.
— Je veux pas y aller ! cria Émilie, effrayée.
— Tu veux des bonbons ou pas ? maugréa son frère. Tu ne risques rien avec nous. Cette nuit d’Halloween sera notre apothéose. Si nous réussissons à entrer chez le vieux, tu imagines la tête des copains à la rentrée ? Ils vont être verts de jalousie les enfoirés. Même Jonathan va passer pour Rambo après notre exploit. Alors c’est simple : on va chez Bracot et on lui demande des bonbons. Si il cherche à nous tuer, on file en courant vers le bois. C’est moi le plus rapide alors Jonathan s’occupera d’Émilie tandis que j’irai chercher du renfort. Ok ?
Jonathan soupira.
— Ok ! T’es sûr que nous ne risquons rien ? Tu commences à me foutre les boules.
— C’est HALLOWEEN mon pote, tout peut arriver ! Comme dans cette bande dessinée, Creepshow ,que j’ai vue chez mon oncle à Quimper. Tu connais Stephen King ?
— Non, c’est qui ?
— Un écrivain américain aussi vieux que mes parents. Il a écrit des trucs d’horreur et il se fait un paquet de pognon, m’a dit mon oncle. Il vit aux States et a une baraque d’enfer avec piscine et tout. Moi je veux faire comme lui plus tard. Tu pourras venir dans ma piscine si tu veux.
— Si le père Bracot nous laisse en vie, tu peux compter sur moi, sourit Jonathan.

T’es con ! Bon, on y va ? C’est juste derrière le camping. 
 
Le berger allemand tirait comme un forcené sur sa chaîne. Il tendait le cou et aboyait rageusement tandis qu’Éric lui jetait des graviers. Émilie se cacha derrière eux avec son petit sac vide. Elle était partagée entre la terreur et la convoitise.
Éric appuya à nouveau sur la sonnette et tambourina à la porte. Elle s’ouvrit dans un grincement lugubre. Un homme corpulent, casquette crasseuse vissée sur un crâne chauve, apparut dans l’encadrement. Sa grosse voix surgit dans la pénombre :
— Vous voulez quoi les gosses ?
— Une farce ou une gâterie !, croassa Éric, plus mort que vif.
Le vieux sourit en découvrant une large rangée de chicots jaunâtres et inégaux.
— Vous n’êtes pas trop grands pour ces conneries ?
Jonathan s’effaça et montra la petite Émilie, toute recroquevillée et tremblante.
L’homme se baissa et lui caressa les cheveux. Elle recula, craintive.
— Tu es mignonne comme un cœur. Tu me rappelles ma petite-fille que je ne vois pas souvent. Tu t’appelles comment ?
— Émilie, minauda la fillette.
Émilie, murmura le colosse. Quel joli prénom. Que veux-tu emporter ma petite ? Du chocolat ou des biscuits ?
— Du chocolat.
— Des Kinder ? Ma petite-fille en raffole.
— Oh oui m’sieur, des Kinder !, dit Émilie en tapant des mains.
 
Sur le chemin du retour, Éric avait une mine renfrognée.
— C’est ça le tueur d’enfants ? Mon cul oui ! Un putain de type normal malgré sa corpulence. Une vraie baraque ce mec.
La lune était pleine et dressait sa nappe argentée sur les frondaisons. Ils pénétrèrent dans la forêt en file indienne.
Jonathan fermait le rang.
La lune le baignait d’une réconfortante opalescence.
Ses ongles commencèrent à s’étirer dans un imperceptible crissement tandis que de longs poils drus et noirs perçaient son échine. Deux larges canines transpercèrent sa mâchoire inférieure, sa vision se brouilla dans un délire carnassier.
Le bois de Croaz Hent accueillit le festin innommable dans des cris indescriptibles que nul n’entendit.
Jonathan se réserva Émilie pour le dessert. Dans une flaque de sang gorgée d’humus, il ramassa un petit objet en plastique orangé venant du Kinder, une gentille citrouille au rictus dément qui dodelinait sur un support noir et rouge.
Halloween l’avait gâté cette année... La petite avait le goût d’une friandise.


Retrouvez une autre nouvelle de Zaroff ("Instinct de survie") et sa biographie dans le numéro 2 du magazine.
http://limaginarius.wifeo.com/histoires-de-zombies.php


 

 
 

 

 


BROKEN CHAIN
par Aaron McSley






 

Faible luminosité et écran rétro-éclairé. De matin comme de nuit, peu importait les saisons. Cétait ça la routine dOllie, passer le plus clair de son temps devant son ordinateur. Elle était là sa passion et il navait besoin de rien de plus. Il y avait quelques années encore, il devait se rendre en cours, mais depuis lâge de vingt ans et sa découverte dinternet, il avait décidé darrêter tout cela. Darrêter de sortir, daller à luniversité, de toute manière, on ne manquait pas de se moquer de lui dès quil mettait un pied dehors. Il navait jamais eu de vie sociale très active ou même ne serait-ce quun ou deux vrais amis. Au final, de sites en sites et de boissons gazeuses en boissons gazeuses, il avait finalement mis le curseur de la souris sur ce qui lui faisait défaut dans son existence : ce sentiment dappartenance. Il avait rejoint un forum traitant de jeux-vidéos - et de culture que lon pourrait dénommer de geek - et bien vite en apprenant les us et coutumes de cette communauté il allait en gravir les échelons. Son pseudonyme arborait à présent une jolie couleur pourpre, signe quil faisait partie de léquipe de modération des lieux.

Ollie pivota sur sa chaise de bureau et fit craquer ses phalanges. Le chauffage central s
arrêtait de fonctionner une fois dix-neuf heure trente passé et le bout de ses doigts commençaient à se refroidir. Nous étions en fin de mois doctobre, le 31 exactement, ce qui expliquait en partie lair frais et le dénudage progressif des arbres. Il navait pas prévu de sortir ce soir-là, il avait entendu dire via Facebook quune soirée déguisée sorganisait à deux pâtés de maison mais cétait tout. Lidée de sy rendre ne lui avait même pas effleuré lesprit. De toute manière, il avait déjà prévu autre chose de sa soirée, un bon film dhorreur et un bol de céréales lui suffisaient.

Bon Jason, tu ne veux pas venir, tes sûr ?, senquit une petite voix qui provenait du pied des escaliers.

Non, cest bon, maman a dit quelle taccompagnait de toute manière, répliqua Ollie en haussant la voix pour se faire entendre.

Jason était son véritable prénom, Ollie en fait n
était que le pseudonyme utilisé sur le forum, il détestait dailleurs que lon utilise autre chose que ce dernier pour le nommer. Sa petite sœur lui avait demandé plusieurs fois (déjà depuis la veille) de la chaperonner lors de la quête aux friandises, ce quil avait évidemment refusé de faire. Même sil avait plus du double de leurs âges, les gamins du quartier nen rataient pas une pour se moquer de lui, allant même parfois jusquà lui jeter des canettes où des cailloux. Il avait déjà pensé plus dune fois à leur faire payer, mais évidemment ces sales mioches auraient directement rejoint les jupons de leurs mères pour se plaindre. Et une fois de plus, cela aurait été sur lui que tout serait retombé. Cétait une des raisons pour laquelle il préférait la vie sur son forum, là au moins il avait une once de pouvoir, là au moins on le respectait…

Le garçon frissonna alors qu
un tintement sonore lui signala au même instant quil venait de recevoir un courriel sur sa boite de réception. En quelques clics, il ouvrit le mail en question qui ne possédait ni titre, ni destinateur. Ollie nen fut que moyennement impressionné, il était vrai quil possédait une certaine popularité due à son statut de modérateur, il recevait ainsi de nombreux messages sur son adresse personnelle.

Si tu lis ceci, c
est quAmalia tas choisi. Si tu arrêtes ta lecture maintenant, elle apparaîtra derrière-toi.

Amalia, paix à son âme, était une petite fille qui habitait Camden… Peu de personnes lappréciaient et elles la décrivaient toutes comme bizarre et si tu sais ce qui arrive aux personnes un peu trop différente… Un jour, elle fut poursuivie jusquà chez elle alors quelle rentrait de lécole. Elle réussit à claquer la porte au nez de ses agresseurs mais malheureusement pour elle, ses parents étaient absents ce jour-là…

Elle tenta de se réfugier à l
étage, tandis que la serrure craquait face aux nombreux coups quon lui assenait. Aveuglés par leur haine, ils montèrent les escaliers pour lui crever les yeux, à elle, pauvre petite fille cachée sous son lit. Ils la laissèrent agonisante alors que lhabitation était peu à peu rongée par les flammes.

Depuis cet incident, elle tente aveuglément de se venger. Si tu ne souhaites pas qu
elle apparaisse, renvoie ce message à au moins six… »


Ollie stoppa là sa lecture. Imaginatifs les trolls cette année, siffla-t-il entre ses dents. Même sur le forum, il y avait encore des personnes pour le provoquer. Mais ce nétait que là quelque forumeurs jaloux des pouvoirs quil avait acquis. Il supprima le message immédiatement, il ne souhaitait pas répondre à ces idioties. De toutes manières, les quelques adresses mail quil possédait appartenaient à des personnes plus ou moins influentes du forum et il ne souhaitait pas salir son image en renvoyant un message sûrement écrit par un gamin pré-pubère. Cétait dune stupidité effarante et pourtant, il ressentait un léger sentiment de malaise… Il tenta de se réconforter en approuvant le fait quil ny avait rien de plus normal, en prenant lexemple que dans un film dhorreur, une certaine note dangoisse pouvait persister après lécran fin alors que justement, tout ceci avait été joué par des acteurs.

Il fallait qu
il se change les idées, quil passe à autre chose. Il se rendit sur le forum en passant par son dossier gérant ses favoris pour vérifier où en était les actualités. Le premier topic sur lequel il tomba contenait une incitation au hack dun profil Facebook dune fille qui avait visiblement trompé lauteur. Il supprima le post et kicka ledit auteur sans sommation. On ne rigolait pas avec ces choses-là, cela arrivait bien trop souvent ces derniers temps et la justice sétait déjà retournée contre lhébergeur plus dune fois. Généralement parce que ces histoires pouvait bien mal tourner. Par exemple, qui dit quune fois le profil hacké, un petit malin nirait poster quelques photos compromettantes de la fille en question ? Cétait du déjà vu, et le travail dOllie était déviter que ce genre de débordements arrivent.

La gorge du jeune homme était sèche et sa cannette de soda vide. Il se releva de sa chaise avec difficulté non sans jeter un dernier regard à la page du forum qui s
actualisait. Alors quil quittait sa chambre et sapprêtait à poser le pied sur la première marche de lescalier, il remarqua quil pourrait, par la même occasion, tenter de rassasier un ventre grondant quil avait mis de côté. La faim était quelque chose, mais la soif était bien pire à son sens : voilà pourquoi il ne sétait pas préoccupé de lorchestre que lui jouait son estomac. En atteignant le rez-de-chaussée, il pensait à se faire deux ou trois sandwiches grillés au beurre de cacahuètes avec un grand verre de lait, cela conviendrait parfaitement.

Arrivé dans la cuisine, il ouvrit l
armoire à pain et se mit à louvrage. La maison était étrangement vide sans la présence conjuguée de sa sœur et sa mère. Il navait aucune idée de lheure à laquelle elles allaient revenir, mais sans doute avait-il le temps daller faire le tour sur un site pour adultes sans avoir à couper le son des baffles.

« Et tu sais ce qui arrive aux personnes un peu trop différentes… ? »

Ollie frissonna, cette phrase lui était revenu dans seul coup à la manière d
un flashback alors quil avait pourtant réussi si bien réussi jusque-là à ce sortir ce mail de lesprit. Une décharge électrique parcourut sa colonne vertébrale, on venait de soudainement tambouriner à la porte. Il sétait figé sur place?: ses poils hérissés et un couteau induit de beurre de cacahouètes à la main. Il avait dabord cru à un vilain tour de son esprit mais son cœur fit un bond dans sa poitrine quand les martèlements reprirent de plus belle. Il contourna dabord la table de la cuisine avant de se diriger sans un bruit vers le corridor, à laffut du moindre craquement dans la maison. Chaque pas devenait plus lourd et approximatif que le précédent mais il était maintenant assez proche de la porte que pour y poser la main sur la poignée. Dun mouvement vif, il la tira et la tourna vers lui.

Des bonbons ou un sort ?, gloussèrent en canon une tripotée de fantômes.

Du moins, ce n
était que des enfants enveloppés de draps auxquels ils avaient fait des trous pour leurs yeux qui venaient de crier là. Ollie sentit son cœur se serrer puis se desserrer presque aussitôt dans sa poitrine. Il déglutit ensuite et fronça les sourcils.

Bordel, barrez-vous les mioches, je nai rien pour vous, tonna Ollie en faillant porter une main tremblante à sa cage thoracique.

Il referma la porte sous quelques jurons et eut presque envie de s
appuyer sur cette dernière, puis de se laisser coulisser jusquà atteindre le sol. Dans ta tête mon grand, cest dans ta tête, cest que des conneries cette histoire dAmalia…, murmura-t-il pour lui-même entre ses dents alors quil reprenait peu à peu ses esprits. Après être resté statique une dizaine de secondes dans le hall, une soudaine envie de rire le prenait tout doucement… Il avait envie de rire de lui et de sa stupidité, comment avait-il pu à un seul moment croire à cette histoire de chaîne ? Des trucs comme ça il y en a des dizaines et des dizaines chaque jour sur le net, avec autant dabrutis pour propager le message.

Il ravala sa salive et s
apprêta à remonter les escaliers, tout cela lui avait coupé lappétit, de toute manière rien nindiquait quil ne redescendrait pas dans une petite demi-heure avec la rentrée de sa sœur. Il avait déjà franchi plus de la moitié de la distance le séparant de sa chambre lorsque que son visage gras prit une toute autre moue. Il huma instinctivement lair, comme sil pouvait ainsi sentir le danger. Son sens olfactif en alerte, il était pour lui impossible de nier cette odeur de brûlé. À toute jambe, il se dirigea vers sa chambre ou avec stupeur il découvrit une épaisse fumée qui sortait de la tour de son ordinateur. Il voulut sen approcher mais de terribles flammes verdâtres en jaillirent. Comme propulsé par la chaleur, il se retrouva affalé contre le mur sans ny rien comprendre. Il se releva sans prendre compte de la douleur quil ressentait à la cuisse et lança les draps de son lit sur la tour enflammée. Malheureusement cette dernière servit de combustible ce qui réapparaître les flemmes vertes à hauteur de plafond. Ollie tenta dès lors de pivoter pour quitter la pièce mais il ne fallut que quelques secondes pour que la fougue chartreuse ne lencercle. Il ne put sempêcher de repenser au passage quil avait fait mine dignorer tout à lheure.

« Si tu ne souhaites pas qu
elle apparaisse, renvoie ce message à au moins six personnes tu devras renvoyer ce message… Sans quoi tu périras dans les flammes. »





Aaron McSley est un jeune romancier et nouvelliste né en 1994 intensément attaché aux mondes de l'horreur et du fantastique dans lesquels il tente sans cesse de faire cohabiter ses protagonistes. Pour le meilleur comme pour le pire...

 

 




 


L'HOMME QUI AIMAIT LES CITROUILLES
par Pat Isabelle



 


— Les petites ou les grosses ?, demande le vendeur avec impatience.
Il est fatigué de manipuler des citrouilles. Ses mains et ses vêtements sont barbouillés d’une teinte orangée. Il a l’impression d’être un clown qui distribue des ballons au centre commercial. Devant lui, se tient un homme frêle d’une quarantaine d’années, les yeux pétillants.
— Cinq petites, répond le quadragénaire.
Le vendeur dépose les fruits dans un sac, encaisse l’argent et souhaite, malgré tout, un bon Halloween à son client.

L’homme frêle s’appelle Luc. Célibataire endurci, il vit avec son chien, Boule de poil. À son travail, personne ne le prend au sérieux, il est souvent le bouc émissaire ou la tête de Turc des employés. Il ne réplique pas, reste dans son coin. Il s’est habitué à recevoir des insultes et à les enfouir à l’intérieur de son âme.
Luc aime l’Halloween. Mais pas pour les mêmes raisons que les autres. D’ailleurs, il n’ouvre pas la porte aux enfants costumés qui viennent le déranger pour quémander des bonbons. Ce sont les citrouilles qui le fascinent. Des petites, des grosses, aucune importance sinon que les petites se transportent mieux et qu’elles lui offrent plus d’options quand arrive le temps d’imaginer un territoire à explorer. Il s’y intéresse depuis qu’il est jeune et cette année il a décidé de montrer son don aux gens en utilisant internet.
Demain.

Il a installé la caméra sur un trépied de façon à ce qu’elle capte le salon dans son ensemble et une partit de la cuisine. Hier soir, il a pris soin de vider les citrouilles, de les décorer, n’oubliant pas les chandelles.
Le soleil a commencé sa descente, les lumières extérieures sont éteintes, les portes sont verrouillées, Luc est prêt. Il attrape son chien bien assis dans le salon en lui caressant le cou et le dépose dans la cuisine, sur le plancher froid. Puis il revient se placer au centre des citrouilles où il sourit à la caméra, les yeux étincelants comme un homme devant un chèque d’un million de dollars.
Il allume les chandelles et baisse les paupières. Son corps se détend ; il entre en transe. Déjà il sent des picotements sur la peau de ses pieds, sur le bout de ses doigts. C’est tout près. Le temps s’arrêtera bientôt. C’est Halloween. Autour de lui, les citrouilles luisent dans le sombre salon, la cire des chandelles ramollit. Un parfum capiteux embaume l’air.

L’image est floue à la caméra, résultat des ondes magnétiques que répand le phénomène. Ce sera impossible pour les internautes de voir le corps de Luc rapetisser, devenir aussi miniature qu’une puce et être aspiré par une citrouille. Aussi n’auront-ils droit qu’à un bruit net de succion.
Boule de poil a en horreur les planchers froids. Maître Luc devrait le savoir depuis le temps. Rien de mieux qu’un tapis pour un chien comme lui. Les avantages sont nombreux : c’est confortable, les odeurs sont présentes et ça permet de se gratter le dos, les fesses et le dessous des pattes.
Dans la cuisine, la dureté du prélart lui fait mal aux os quand il se couche. À son âge, il doit être mieux traité s’il veut éviter les courbatures.
Aujourd’hui, le salon dégage une odeur qu’il déteste. Ce n’est pas la première fois qu’il respire cette émanation et toujours il endure, tentant de dormir. Là, il n’en est pas question. Il n’est pas de bonne humeur. Il n’a pas aimé que maître Luc interrompe sa sieste pour le mettre dans la cuisine.
Boule de poil avance une patte, jette des regards autour de lui, déterminé à débarrasser le salon des objets qui agacent son odorat. Il pousse la première citrouille, la fait rouler jusqu’à la cuisine. La chandelle, qui a fondu et durci, se casse et s’émiette sur le plancher. Même chose pour la deuxième, la troisième et la quatrième citrouille. Pour la dernière, il décide de s’amuser ; avec un peu de chance, il savourera une petite vengeance personnelle, car il déteste ces fruits. Mais il ne joue pas longtemps : la citrouille brise en deux.
Oups!
Boule de poil observe le dégât un instant et saute sur le divan pour prendre la place qui lui est due.

Luc n’a jamais su comment il avait reçu ce don du ciel. Du jour au lendemain, un soir d’Halloween, alors qu’il était enfermé dans la garde-robe de ses parents, entouré de trois grosses citrouilles découpées grossièrement, un phénomène inexpliqué était survenu, l’avait frappé sans crier gare.
Son père imposait des punitions cruelles et cette fois là, parce que Luc n’avait pas mangé ses légumes, il lui avait interdit de sortir pour aller ramasser des bonbons comme les autres enfants et il avait décidé de le confiner dans la garde-robe avec les décorations d’Halloween.
Apeuré, les muscles crispés, la mâchoire tremblante, Luc s’était mis à imaginer une ville féérique où il était le maître. Il avait déployé tant d’énergie et de conviction qu’il avait eu l’impression de voler au-dessus de son corps. Ce qui n’était pas loin de la réalité puisqu’il avait rapetissé. Puis, il avait été aspiré par une des citrouilles.
Toute la soirée durant, il avait visité le territoire magique. Il avait rencontré des gens, profité de son statut.
De fil en aiguille, Halloween après Halloween, il avait continué à voyager grâce aux citrouilles, il avait traversé des endroits qui faisaient de lui une personne spéciale.
À minuit, il bondissait hors de la citrouille, revenait à sa taille normale, et le fruit mourrait.

Pour les besoins de la cause, Luc a choisi de faire rêver les internautes. La cire de la chandelle s’est transformée en un arbre blanc. Au bout des branches, au lieu des feuilles, des boules d’or illuminent le décor.
Luc est content du résultat, il sait que l’image de la richesse poussera les gens à le contacter, à le payer pour apprécier de plus près son don.
Doucement, il tend une main en direction d’une branche et cueille une boule. Il la manipule du bout des doigts et la met en évidence au-dessus de sa tête pour s’assurer que les internautes comprennent que ce n’est pas une illusion, qu’il peut toucher aux objets.
Un cri lui déchire les poumons. Brève douleur. Intolérable. La fatalité.

La caméra n’a pas bien enregistré le phénomène, mais Luc ne le saura jamais. Le lendemain matin, les internautes pourront constater le dégât du chien dans la cuisine. Et ils se demanderont ce qu’est cet épais liquide rouge qui a coulé d’une citrouille éventrée.






Fervent de lecture et d’écriture, Pat Isabelle passe ses temps libres à enrichir ses passions. Il a publié une douzaine de nouvelles dans différents fanzines et revues, et à l’automne 2012 paraîtra son roman pour adolescents l’île des robots aux Éditions Z’ailées.

 


 

 

 

Dans notre numéro 4, qui sera en ligne au mois de décembre, 
l'appel à textes sera consacré... aux momies !

 



Votre mission, si vous l'acceptez, est de rédiger une nouvelle comprenant de 4 à 12 pages environ, (police de caractères Times New Roman, taille 12, - en format Word uniquement -) sur le thème des momies. Terrifiante, méchamment drôle, sensuelle ou gore, peu importe votre choix, à vous d'imaginer l'histoire qui vous plaira !

Envoyez le tout avant le 15 décembre à l'adresse du magazine :

lepetitjournaldufantastique@gmail.com

Les meilleures nouvelles seront publiées dans la rubrique "Histoires de momies", vous donnant ainsi l'opportunité d'être lu par nos plus de 5500 lecteurs, dont des éditeurs !

Bonne inspiration à tous !

 


 

Pour accéder à la rubrique suivante : http://limaginarius.wifeo.com/portraits-dauteurs-octobre-2012.php
 


 

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